Emmaüs-Nicopolis

Redécouverte d'Emmaüs (XVIIIe-XXe siècles)

Voir aussi: Période ottomane

Adriaan Reland

En 1714, le savant hollandais Hadrian Reland publie Palaestina ex monumentis veteribus illustrata, un ouvrage sur la géographie de la Palestine basé sur des sources romano-byzantines et juives ainsi que sur les témoignages des voyageurs de l’époque. Cette recherche marque le début de la redécouverte d’Emmaüs-Nicopolis. Reland est le premier parmi les chercheurs modernes à corriger l’erreur vieille de plusieurs siècles qui consistait à situer Emmaüs-Nicopolis à Abu-Gosh ou à Qoubeïbé (voir: Période des Croisades et Période mamelouk). Reland localise Emmaüs-Nicopolis à sa juste place dans la vallée d’Ayalon, tout en s’opposant à l’identification de Nicopolis avec l’Emmaüs de l’Evangile. Il émet la théorie de l’existence de deux Emmaüs distincts dans la région de Jérusalem : d’un côté, l’Emmaüs de la montagne, mentionné dans l’Evangile de Luc à la distance de 60 stades (7 milles) de Jérusalem et de l’autre côté, l’Emmaüs de la plaine, connu également sous le nom de Nicopolis, se trouvant à 10 milles de Ramla et mentionné dans les livres des Maccabées. Cette théorie a influencé de nombreux chercheurs, jusqu’à nos jours :

La question d'Emmaüs est très ardue. Si Emmaüs ne se trouve qu'à soixante stades de Jérusalem, comment dit-on qu'il est situé dans la plaine (1 M 3, 40)? La plaine se trouve davantage à l'ouest de Jérusalem. Les comptes rendus écrits de pèlerins, ainsi que les récits des témoins oculaires sont unanimes à ce sujet. A dix milles romaines environ de la ville de Rama [Ramla], par laquelle passe la route de Jaffa à Jérusalem, les voyageurs quittent la plaine, gravissent les hauteurs et suivent le chemin montagneux jusqu'à ce qu’ils arrivent à Jérusalem. C'est bien connu et indéniable. [...] En plus, Emmaüs, plus tard appelé Nicopolis, possède de nombreux témoignages pour son compte. Cependant, Nicopolis est éloigné de Jérusalem de vingt-deux milles romains, c’est-à-dire de cent soixante-seize stades, comme il est écrit dans la description ancienne du voyage à Jérusalem [c.-à-d. chez le Pèlerin Anonyme de Bordeaux - note du traducteur]. Comme c’est différent de la distance de soixante stades! En plus, il est surprenant que, sans y prêter attention, on raconte beaucoup de choses dans les anciens textes sur Nicopolis qui ne correspondent pas à Emmaüs, mentionné par Luc. Je vais expliquer le problème d’une façon concise. Je voudrais attirer l’attention sur le fait qu'Emmaüs, mentionné par Luc, et Emmaüs, qui s'appelait «Nicopolis», sont deux lieux très distincts et très éloignés l'un de l'autre. Tout d'abord, Emmaüs, mentionné par Luc, était un village (κώμη) à soixante stades de Jérusalem [...], tandis qu’Emmaüs, également appelé Nicopolis, fut une ville, distante de Jérusalem de vingt-deux milles romains, à savoir cent soixante-seize stades.

Deuxièmement, Emmaüs (Nicopolis) se trouvait dans la plaine, à l'endroit où les montagnes de la Judée commencent à s'élever. C’est Jérôme qui écrit cela dans le commentaire sur Daniel, ch. 12 [...] Est-ce qu’on peut dire une chose pareille à propos d'un endroit qui se trouve à la distance d’environ soixante stades de Jérusalem ? Est-ce là que les montagnes de Judée commencent à s'élever ? Non, c’est là où se situait Nicopolis, à vingt-deux milles de Jérusalem et à dix milles de Lydda, là où actuellement on voit le château du Bon Larron, c’est là que commencent à s’élever les montagnes de Judée. Ceci est connu de tous ceux qui ont voyagé sur ce chemin ou ont lu les récits des pèlerins modernes. Ceci est également compatible avec le témoignage des écrivains talmudiques: « De Bet-Horon à la mer il y a trois régions: de Bet-Horon à Emmaüs - la montagne, d'Emmaüs à Lydda, la plaine, et de Lydda à la mer, la vallée » [...] Combien tout devient clair si Emmaüs est là où nous le plaçons, c’est-à-dire, à dix milles romains de Lydda en direction de Bet-Horon! [...]

Au livre des Antiquités, XIII, 1, il est dit que les habitants de Judée fortifièrent la ville d'Emmaüs et y construisirent une tour, voir 1 Maccabées 9, 50 [En fait, Les antiquités juives de Flavius Josèphe XIII, 3, ainsi que 1 M 9, 50, parlent de la fortification d’Emmaüs par les Grecs - note du traducteur]. [...] Je suppose que ce sont les vestiges de ces tours et de ces fortifications, ou d'autres, construites plus tard par les Romains, qui sont visibles à droite de la route principale venant de Jaffa, et qui généralement sont appelés le château du Bon Larron. En tout cas, la distance entre ces ruines et Diospolis [c.-à-d. Lydda] équivaut la distance de dix milles romains, mentionnée entre Nicopolis et Diospolis ...

Hadriani Relandi Palaestina ex monumentis veteribus illustrata, Trajecti Batavorum (Utrecht), 1714, t. I, pp. 426-429, la traduction est de nous, voir le texte original ici.

Une caravane au puits d'Emmaüs, gravure de William Henry Bartlett, première moitié du XIXe siècle, publié dans: H. Stebbing, «The Christian in Palestine», London, 1847, p. 4 (la hauteur des montagnes est exagerée par rapport à la réalité).

Emil Rödiger

A partir de la première moitié du XIXe s., la Terre sainte vit des changements importants liés au déclin de l’Empire Ottoman et à l’expansion coloniale des puissances européennes au Moyen Orient. L’étude scientifique moderne de la Palestine commence à cette période.

En 1842, l’orientaliste allemand Emil Rödiger est le premier des chercheurs modernes à critiquer la théorie de Reland concernant l’existence de deux Emmaüs distincts dans la région de Jérusalem. Bien que ne rejetant pas complètement cette théorie, Rödiger rappelle la tradition chrétienne antique qui identifiait Nicopolis avec l’Emmaüs de l’Evangile. Il mentionne également la présence de la variante de cent-soixante stades dans certains manuscrits de l’Evangile de Luc (cf. l’article de Rödiger dans le périodique Allgemeine Litteratur-Zetung, l’an 1842, N° 72, p. 576, voir ici).

En 1852, le géographe allemand Carl Ritter, en se basant sur les remarques de Rödiger, n’exclue pas qu’Emmaüs-Nicopolis soit l’Emmaüs de l’Evangile :

Étant donné que ce lieu d’Amouas près de Latroun se trouve à une distance de sept heures de Jérusalem, tandis que Luc indique une distance de soixante stades entre Jérusalem et Emmaüs, c.-à-d. seulement trois heures du voyage, ce [village], apparemment, ne peut pas être identifié avec [l’Emmaüs de l'Evangile].

Rödiger note cependant que tous les codex ne sont pas d’accord avec la variante habituelle de soixante stades, et que quelques manuscrits comportent la variante de cent-soixante stades, ce qui correspond très bien à Nicopolis ou Emmaüs du Moyen Age, c.-à-d. à l’Amouas actuel, ce qui pourrait bien confirmer l’antique tradition ecclésiastique remarquablement cohérente, liée à ce lieu. En fait, il n’y a aucun autre Emmaüs connu à ce jour en Orient, qui prétendrait avec plus de raisons historiques à être ce remarquable lieu dont parle le récit de la Résurrection du Sauveur, et chez lequel une grande distance à l'ouest [de Jérusalem] ne constitue pas en soi de difficulté.

Carl Ritter, Vergleichende Erdkunde der Sinai-Halbinsel, von Palästina und Syrien, Berlin, 1852, t. 3, partie1, pp. 545-546, voir ici, la traduction est de nous.

Carl Ritter

Edward Robinson

L’explorateur américain Edward Robinson publie en 1856 une seconde édition de son ouvrage Biblical Researches in Palestine, dans laquelle, en décrivant son voyage de 1852 en Palestine, il est le premier des chercheurs modernes à identifier ’Amouas avec l’Emmaüs de l’Évangile d’une façon catégorique et univoque:

Mardi 27 avril. – Au début de la matinée, nous vîmes que la pluie s’approchait et une légère averse tomba; cependant, les nuages se dispersèrent vite et la journée fut belle. Nous quittâmes Yâlo à 6h 55 avec un guide pour Sûr'a. Au début, nous avons marché pendant dix minutes sur notre route du soir précèdent, puis nous sommes descendus le long de la pente, en direction N. 65° O, en restant toujours sur la crête. À 7h 25, nous tournâmes à gauche en contournant un contrefort de la montagne et nous nous trouvâmes en face de ’Amouas et de Lâtrôn qui étaient en direction S. 47° O.

En descendant progressivement, nous arrivâmes à 7h 40 au village de ’Amouas, situé sur la pente occidentale d'une colline rocheuse peu escarpée, suffisamment haute cependant pour avoir une vue étendue sur la grande plaine. Aujourd’hui, c’est un pauvre hameau composé de quelques maisons misérables. Il y a deux fontaines ou puits d'eau vive; l'une se trouve juste à côté du village et l'autre, un peu plus bas à l'ouest, dans la vallée peu profonde. La première est probablement celle que mentionnent Sozomène au Ve siècle, Théophane au VIe et encore Willibald au VIIIe, comme étant située à l’endroit de la rencontre des trois voies (in trivio) et possédant des qualités curatives. Nous remarquâmes également des fragments de deux colonnes de marbre, et l’on nous parla de sarcophages se trouvant à proximité, qui avaient été ouverts récemment. Mais la principale relique de l'antiquité se trouve juste au sud du village, ce sont les vestiges d'une ancienne église qui fut à l'origine un bel édifice, construit en grosses pierres de taille. Sa partie orientale arrondie, ainsi que les deux coins occidentaux sont toujours debout ; mais les murs intermédiaires sont en ruines. Tel est l'état actuel de l'antique Nicopolis. Je crois que personne ne doute que ’Amouas est l’ancien Emmaüs ou Nicopolis, situé au pied des montagnes à la distance de vingt-deux milles romains de Jérusalem et à dix milles de Lydda (selon Itinerarium Hierosolymitanum). […] Bien que visible à partir de la route [de Jérusalem], le village de ’Amouas ne semble pas avoir été récemment visité par des voyageurs. […]

Une question de grand intérêt historique se rattache à ce lieu, à savoir : son rapport avec l'Emmaüs du Nouveau Testament, vers lequel se dirigeaient les deux disciples, tandis que Jésus se joignait à eux sur la route le jour de sa Résurrection. Dans l’état actuel du texte du Nouveau Testament, la distance entre Jérusalem et Emmaüs est estimée à soixante stades ; si cela est correct, il faudrait à l’évidence exclure tout rapport avec ’Amouas qui se trouve à au moins cent soixante stades de la ville sainte. Cependant, selon les témoignages les plus anciens venus après l’âge apostolique, il ne fait aucun doute que, dans l’Eglise, prévalait l’avis que Nicopolis (comme on l’appelait alors) avait été la scène de ce récit. Eusèbe et Jérôme, au IVe siècle, sont tous deux très clairs sur ce point ; le premier était un éminent évêque et historien, et l'autre un érudit et un traducteur des Écritures. En effet, ils semblent n'avoir connu aucune autre interprétation à ce sujet ; et il n'y a non plus aucune trace d'une interprétation différente chez aucun autre écrivain ancien. […] Les objections contre cet avis ont été bien présentées par Reland et d'autres. […]

Le problème peut donc être ainsi résumé : D'une part, de bons manuscrits indiquent la distance de cent soixante stades entre Emmaüs et Jérusalem ; il y avait là un endroit appelé Emmaüs, qui existe toujours sous la forme du village de ’Amouas; tout cela est encore renforcé par le jugement critique des hommes érudits résidant dans le pays à peu près à la même époque, ainsi que par la tradition ininterrompue des treize premiers siècles. D'autre part, il y a la variante de soixante stades, présente dans la plupart des manuscrits que nous possédons aujourd’hui, ne provenant pas de la Palestine. Cette variante n’a pour appui qu’une leçon douteuse de [Flavius] Josèphe, faute de référence géographique ancienne ou contemporaine à laquelle elle pourrait être rattachée. En ce qui concerne le Nouveau Testament, il s'agit de choisir entre deux leçons différentes : l’une (60 stades), qui est aujourd’hui la plus courante dans les manuscrits et les éditions, mais sans aucun appui valable; l'autre (160 stades), étayée aussi bien par des manuscrits que par des faits, ainsi que par le jugement des érudits anciens, et par une tradition antique et ininterrompue. Ayant longuement réfléchi sur cette question, je suis enclin à accepter l’avis d'Eusèbe et de Jérôme...

Later Biblical Researches in Palestine and the Adjacent Regions: a journal of Travels in the Year 1852 by Edward Robinson, Eli Smith and others, London, 1856, pp. 146-150, la traduction est de nous, voir le texte original ici .


À la suite de Robinson, de nombreux savants de la fin du XIXe et du début du XXe s. identifièrent Emmaüs-Nicopolis à l’Emmaüs de l’Évangile, ce qui s’avéra d’une importance décisive pour la future exploration du site.

L’opinion d’Edward Robinson qui identifiait l’Emmaüs de l’Évangile à Emmaüs-Nicopolis fut confirmée en 1859 grâce à la publication par le savant Constantin von Tischendorf, d’un manuscrit grec de grande qualité, datant du IVe siècle, connu sous le nom de Codex Sinaiticus et comprenant les livres de l’Ancien et du Nouveau Testament. Dans l’Évangile de Luc 24, verset 13, ce manuscrit contient la variante de cent soixante stades entre Jérusalem et Emmaüs, ce qui correspond à l’emplacement d’Emmaüs-Nicopolis.

Page du «Codex Sinaiticus» contenant les chapitres 24 et 25 de l'Evangile de Luc (British library)

En 1859, l’explorateur suisse Titus Tobler publie un ouvrage, dans lequel il fait pour la première fois une description détaillée de la basilique méridionale de ’Amouas qu’il visita en 1857, et en propose une datation :

A 9h 23, nous arrivâmes à Latroun qui se trouve à 982 pieds au-dessus du niveau de la Méditerranée [en réalité, 853 pieds ou 260 m, note du traducteur]. Le manque d’intérêt envers ce lieu de la part des pèlerins, aux nombre desquels je me trouvais aussi auparavant, n’est pas du tout justifié. Les ruines, s’étendant sur une superficie importante et dont l’exploration m’a pris un quart d’heure, dépassèrent mon attente. [...] Très contents d’avoir exploré de près ces ruines si importantes et pourtant si peu visitées par les pèlerins, nous partîmes à 9h 45 et arrivâmes tout de suite sur la route qui va de Ramla vers Jérusalem, que nous traversâmes en allant en direction du nord, et à 9h 57 nous arrivâmes aux ruines d’Amouas, عمواس. Ces vestiges de l’église de Nicopolis, comme les appellent également les habitants du village d’Amouas eux-mêmes, méritent beaucoup d’attention. Jusqu’à maintenant ces ruines si proches de la route, par laquelle passent les pèlerins, ainsi que les ruines de Latroun, qui en sont encore plus proches, ont été rarement visitées par les voyageurs. [...]

Titus Tobler

Le fait qu’on les remarque si rarement, est dû à la couleur grise sombre, jamais plus claire, de ces bâtiments. La partie orientale de l’église en forme de l’abside [conque] est encore debout, ainsi qu’une voûte du côté sud. Le mur de l’abside est solide et bâti en pierres bien jointes et convexes en correspondance avec la forme de la conque, longues de huit pieds et dix pouces [environ deux mètres et demi] et hautes de deux pieds et dix pouces [environ soixante-dix cm]. Cette église rappelle beaucoup l’église de Ste. Anne près de Bet-Djibrin [c.-à.-d. Bet-Guvrin] et, selon mes connaissances, ce sont les plus anciennes ruines d’église en Palestine. On peut les dater du IVe siècle. Le village se trouve à trois minutes au nord de l’église, et, entre le village et l’église, en bas, vers l’ouest, il y a un puits, duquel on puise beaucoup d’eau. L’eau est bonne, mais pas excellente. Le village est agréablement situé sur une pente douce qui descend d’est en ouest. Le village cependant n’est pas très grand et les maisons y sont laides.

Titus Toblers dritte Wanderung nach Palästina im Jahre 1857, Gotha, 1859, pp. 186-187, la traduction est de nous, le texte original est ici.

L’archéologue et le géographe français Victor Guérin s’est intéressé à la question d’Emmaüs en 1863, lors de son troisième voyage en Palestine. En suivant l’avis de Robinson, il est enclin à identifier l’Emmaüs évangélique à Emmaüs-Nicopolis. À l’instar de Titus Tobler, Guérin décrit la basilique de ’Amouas et en propose une datation:

À trois heures trente-cinq minutes, je me remets en marche vers l'ouest-sud-ouest. Après avoir franchi une colline, je descends dans une vallée et, à quatre heures, j'arrive à ’Amouas, عمواس. C'est un fort petit village, de deux cents habitants au plus, situé partie dans une vallée et partie sur les pentes d'un monticule. Les maisons sont grossièrement bâties avec de menus matériaux. Près du village est un puits antique, dont l'eau est abondante et intarissable. Dans les flancs des montagnes voisines, on remarque quelques grottes sépulcrales. Un peu au sud des dernières maisons de ’Amouas, les habitants vénèrent, sur une faible éminence, la mémoire d'un santon, sous une koubbeh musulmane; une ceinture de cactus environne ce sanctuaire. Plus au sud encore, et à quatre minutes de ’Amouas, s'élèvent les restes d'une église byzantine, dont les nefs sont entièrement détruites; l'emplacement en est seul reconnaissable. Les trois absides, tournées vers l'orient, sont encore debout, du moins en partie, et les assises qui les forment sont en magnifiques blocs, très-régulièrement taillés, parmi lesquels quelques-uns sont relevés en bossage.

Victor Guérin

Tels sont les seuls débris de l'antique ville d'Emmaüs, appelée plus tard Nicopolis, et qui, depuis la conquête arabe, a repris sa dénomination primitive, à la place du nom grec qui lui avait été imposé. Un puits et quelques tombeaux appartiennent vraisemblablement à la ville judaïque, et de la ville chrétienne il ne subsiste plus que les restes de la basilique byzantine dont j'ai parlé, et que j'attribue aux premiers siècles de l'Eglise, à cause de la grande ressemblance qu'elle offre avec celle de Sainte-Anne, près de Beit-Djibrin [c.-à.-d. Bet-Guvrin], laquelle ne semble pas d'une époque postérieure à Justinien, si même elle ne remonte pas jusqu'à Constantin [IVe-VIe siècles].

V. Guérin, Description géographique, historique et archéologique de Palestine, t. 1, Paris, 1868, pp. 293-294, voir le texte complet ici.

La même année 1863, le franciscain Alessandro Bassi visite ’Amouas. Il est le premier chercheur à publier un croquis et un plan, bien qu’incomplet, de la basilique méridionale:

De Latroun, au lieu de me diriger vers Ramla, je tournai à droite et, ayant descendu une pente douce en direction du nord, au bout d’un quart d'heure, je me retrouvai au pied des montagnes de Judée, qui se dressaient en face de moi et sur le côté, formant un creux. Et voici que se trouvait devant moi un vaste champ de moisson dorée (c’était la fin du mois de mai), au milieu duquel il y avait un espace sans végétation qui me parut être une aire rectangulaire s'étendant d’est en ouest; à l’est, il était délimité par un muret qui, en son milieu, s'ouvrait en un demi-cercle. Je dirigeai le cheval par là et, en deux sauts, je me retrouvai à l’intérieur du contour d'une église. Le demi-cercle correspondait à l’abside ou choeur surélevé de l’église. À gauche du rectangle, en haut de son côté sud, se voyaient les vestiges d'une annexe de l'église, qui formait à l’origine un seul bâtiment avec elle. Cette annexe, qui ressemblait à une sacristie, se présentait comme le vestige d’une chambrette carrée. Celle-ci possédait également à l'est une petite abside basse [avec une voûte], encore entière, tandis que le reste du mur qui la formait n’était plus qu'une rangée des pierres d'un mètre de haut. [...]

Pendant que je discutais avec mes compagnons, un groupe d’Arabes du village voisin nous entoura, mendiant un bakchich. […] Je demandai à ces fellahs malpropres s'il y avait parmi eux un cheikh el-beled (chef du village, quelque chose comme notre maire). Ils m'amenèrent un vieillard de petite taille, décrépit et en haillons, avec qui, après les salutations d’usage, j’entamai un dialogue par l'intermédiaire du drogman [c.-à.-d. traducteur]:

« Comment s'appelle ton village? » - « Amouas» [...]

« Y a-t-il des sources dans le village ? » - L'arabe écarta autant qu'il put les doigts de sa main et dit: «Khamseh (cinq). Trois dans les champs et deux dans le village. Ici, en bas ...» Il me les indiqua et poursuivit : « Dans celui-ci, le plus proche, nous puisons de l’eau ; celui-là est sacré, nous y faisons nos ablutions... »

« Dis-moi, comment s’appelle cet endroit où nous sommes? » - «Kénissé (une église). Et là, il y en a une deuxième, kébir (grande). »

« Selon votre avis, qu’est-ce que c’était que cette petite kénissé ? » - « HON WEN SAÏEDNA ISSA FALAK EL AESH » (Ceci est l'endroit où notre Seigneur Jésus partagea le pain).

Mes compagnons et moi échangeâmes un regard de surprise et de satisfaction. J'ai ordonné au drogman de donner au cheikh le bakchich inévitable, tandis qu'aux autres je distribuai un peu de tabac à fumer, et je les congédiai contents. En me tournant vers mes compagnons, je dis : «Ceci vraiment est le sanctuaire d'Emmaüs. Entrons dans la petite chapelle, qui marque l'endroit , dans la maison de Cléophas, Jésus ressuscité réconforta les disciples hospitaliers de Sa présence. Ici, sans aucun doute, Adorabimus in loco ubi steterunt pedes eius » . [ Latin: Nous adorerons à l'endroit même, ou se posèrent ses pieds.]

Le plan de l'église de 'Amouas publié par Alessandro Bassi

Ayant terminé la prière, je notai immédiatement, de peur de l’oublier, le dialogue ci-dessus, puis j’esquissai rapidement le plan de l'église et je fis un dessin de la petite abside, la partie la plus importante et la mieux préservée du monument. La longueur intérieure de l'église est de 26,2 mètres (incluant les 4,5 mètres de profondeur de l'abside), sa largeur maximale étant de neuf mètres. La longueur du sanctuaire sans la petite abside est de six mètres, et sa largeur légèrement inférieure à trois mètres. Ensuite, j’examinai les murs ou le peu qui restait d'eux. La taille monumentale des pierres rectangulaires me fit conclure que le monument était très ancien. Toutes les pierres avaient la hauteur de 0,93 mètres. Au centre de l'abside, je découvris une pierre longue de 3,2 mètres, et dans la petite chapelle, une pierre longue de 2,9 m. [...] Avant de quitter les lieux, j’aurais voulu visiter également d'autres ruines qui couvraient le territoire d’Amouas, sa source miraculeuse, ainsi que les vestiges de la grande église (Kénissé el-Kebir), dont le cheikh m'avait parlé. [...] Mais comme le jour allait vers le soir, et que je devais arriver à l'hospice franciscain de Ramla avant la nuit, je dus me dépêcher. Néanmoins, je partis satisfait et heureux d'avoir trouvé le vrai et principal sanctuaire d'Emmaüs, et embrassé le sol de la maison de Cléophas, où SAÏEDNA ISSA FALAK EL AESH, notre Seigneur Jésus rompit le pain...

Alessandro Bassi, Emaus, città della Palestina, Torino, 1884, pp. 47-48, 51-53, texte écrit en janvier 1864, la traduction est de nous, le texte original est ici.

Alessandro Bassi reconnut la nef de l’église croisée de ’Amouas, ainsi que le mur oriental de la basilique byzantine avec ses absides centrale et méridionale. On ne sait cependant pas de quelle «grande église» parlait le cheikh.

En 1868, le théologien allemand Ernst Ranke publie pour la première fois le Codex Fuldensis, l’un des plus anciens manuscrits de la Vulgate, datant du VIe siècle. Ce manuscrit contient la variante de cent-soixante stades entre Jérusalem et Emmaüs (Codex Fuldensis Novum Testamentum Latine Interprete Hieronymo ex Manuscrito Victoris Capuani edidit Ernestus Ranke, Marburgi & Lipsiae, 1868, p. 160, voir ici).

En 1874, l’orientaliste français Charles Simon Clermont-Ganneau est le premier à mener une fouille archéologique dans l’église d’Emmaüs-Nicopolis, dans le but de découvrir les mosaïques au sol du bâtiment. La fouille, effectuée sans la permission des autorités ottomanes, fut de courte durée et n’aboutit pas aux résultats souhaités.

Dans son ouvrage publié à Londres en 1899, le chercheur parle des objets anciens et des inscriptions qu’il avait découverts auprès de la population locale en 1874, ainsi que des sépultures antiques près du village de ’Amouas. Il transcrit également les récits et les légendes qu’il avait entendu en ce lieu (Charles Clermont-Ganneau, Archaeological Researches in Palestine during years 1873-74, London, 1899, t. 1, pp. 483-485 et suivantes, voir ici).

Charles Clermont-Ganneau

Croquis d’une sépulture de l'époque romaine fait par Clermont-Ganneau près d’Emmaüs en 1874 (Charles Clermont-Ganneau, «Archaelogical Researches in Palestine during the years 1873-1874», London, 1899, t. 2, p. 94 et suivantes).

Clermont-Ganneau nous parle, entre autre, de la vénération des tombeaux de Muadh ibn Djébel et d’Abû ‘Ubayda par les villageois :

Le sanctuaire musulman le plus important et le plus remarquable de ’Amouas se trouve sur la colline située à environ cinq cent mètres au sud du village. Il apparaît sur la carte du Palestine Exploration Fund sous le vocable de «Cheikh Mo‘alla », traduit par «élevé» dans la liste des noms [Arabic and English Name Lists Collected during the Survey by Lieutenants Conder and Kitchener, transliterated and explained by E. H. Palmer, London, 1881, p. 328]. J'ai entendu ce nom prononcé comme «Ma‘alleh», ainsi que «Mu‘al» ou «Mo‘al»; mais ce ne sont que des formes tronquées ou moins exactes. Le nom complet, comme je l’ai noté à plusieurs reprises, est «Cheikh Mu‘al ibn Djébel».

Mausolée du Cheikh ibn Djébel, Parc Canada (Ayalon).

Lampes à huile votives musulmanes du sanctuaire d’Abû ‘Ubayda (périodes mamelouk et ottomane), voir ici: M. Gichon, R. Linden, «Muslim Oil lamps from Emmaus», IEJ 1984, p. 156

Bien qu'ils ne connaissent rien de son origine, les fellahs ont un respect extraordinaire pour ce sanctuaire; ils déclarent qu'il devient souvent le théâtre d'une apparition surnaturelle, celle d'un vieillard à longue barbe blanche, monté sur une jument verte, tenant dans la main droite une pique (harbeh) avec laquelle il pourfend ses ennemis. Ils vénèrent ce cheikh avec crainte. […] Du côté ouest du village, au nord de l'église, se trouve un autre sanctuaire musulman, également très vénéré. C'est un bâtiment ancien et très curieux, avec des coupoles et des voûtes. On l'appelle simplement «Cheikh ‘Obeid». Je ne doute pas que ce Cheikh ‘Obeid, par ailleurs inconnu, soit en quelque sorte le deuxième volet de l’histoire de Mu‘adh ibn Djébel, et que, cachée sous ce nom, se trouve la personnalité d'un autre héros célèbre de la conquête musulmane, victime lui aussi de la peste de ‘Amouas. Je parle du général ’Abû ‘Ubayda ibn al-Jarrâh, qui commandait l'armée d'invasion, et qui fut remplacé par Mu‘adh ibn Djébel lui-même.

Charles Clermont-Ganneau, Archeological Researches in Palestine during the Years 1873-1874, t.1, London, 1899, pp. 491-493, voir ici, la traduction est de nous.

Voir aussi: Première période arabe au sujet des sanctuaires musulmans à 'Amouas.

La même année 1874, le savant français Félicien de Saulcy publie une recherche sur la numismatique de Palestine, où il décrit quelques pièces de monnaie frappées à Emmaüs-Nicopolis à l’époque romaine: F. de Saulcy, Numismatique de la Terre Sainte, Paris, 1874, pp. 172-175, voir ici. Voir aussi: Période romaine tardive.

En 1877, l'archimandrite orthodoxe Benjamin Ioannidès de Jérusalem publie un guide pour les pèlerins, Proskunitarion, dans lequel il prouve que 'Amouas est en même temps l'Emmaüs des Maccabées et celui de Saint Luc (Βενιαμίν Ιωαννίδης, Προσκυνητάριον της Αγίας Γης, Ιερουσαλήμ, 1877, Τευχος Ά, pp. 28-30, le texte original est ici, voir aussi: Schiffers, Amwas, das Emmaus des Hl. Lucas, Fribourg-en-Brisgau, 1890, pp. 221-222, voir ici; Vincent, Abel, Emmaüs, Paris, 1932, p. 381, voir ici; P. Duvigneau, Emmaüs, le site, le mystère, Paris, 1937, p. 84, note 1 et pp. 111-112, voir ici).

Dans les années 1870, les lieutenants de l’Armée britannique C. R. Conder et H. H. Kitchener sont chargés par le Palestine Exploration Fund de réaliser une description géographique systématique du pays. En 1877, dans le cadre de ce travail, le lieutenant Kitchener, futur Lord, maréchal et homme politique britannique, visite 'Amouas:

Après avoir examiné le pays tout autour, je suis allé à Amouas pour voir l'église. Je suis entré dans la mosquée pour en prendre les mesures. En sortant, j’ai trouvé une foule de gens qui disaient que c’était la tombe du cheikh Obeid, un endroit très sacré. Je me suis excusé d'y être entré avec mes chaussures. Les gens se montrèrent extrêmement polis et aimables, et bien que je fusse accompagné d’un soldat turc, ils exprimèrent leur désir ardent que l'Angleterre prenne ce pays et leur donne les avantages d'un gouvernement juste. Je n’ai pas réussi à les convaincre par des mots que l'Angleterre n'avait aucune intention de le faire. Il y avait un mariage ce jour-là, et comme à ces occasions le fiancé doit fournir une certaine quantité de poudre pour des tirs d’amusement, les jeunes gens décidèrent de s'en servir intelligemment pour tirer sur des cibles, plutôt que de la gaspiller inutilement. Ils se sont très bien exercés. À un certain moment, ils ont tous formé une ligne devant la mosquée, avec le vieux cheikh devant, et ils ont fait ensemble leurs dévotions. Ils étaient très fervents dans leurs prières, en suppliant Dieu de rendre le Sultan victorieux et de confondre les Moscovites [Il s’agit de la guerre russo-turque de 1877-1878, note du traducteur]. Après cela, je suis allé voir les vestiges de la magnifique église. Les pierres sont très grandes et l'église remonte, à mon avis, à l’époque d’avant les Croisades, très probablement au Ve siècle. J’ai visité ensuite les beaux vestiges du château des croisés à Latroun ; ce devait être un endroit considérable et il est encore assez bien préservé...

H. H. Kitchener, Journal of the Survey, PEF Quarterly Statement, London, 1878, p. 66, voir ici, la traduction est de nous.

H. H. Kitchener

La région de 'Amouas et de Latroun sur la carte du «Palestine Exploration Fund», composée par Conder et Kitchener («Map of Western Palestine from Surveys conducted for the Committee of the Palestine Exploration Fund by Lieutenants C. R. Conder and H. H. Kitchener during the Years 1872-1877», London, 1880)

Au printemps 1878, la mystique carmélite de Bethléem, sainte Marie de Jésus Crucifié (de son nom civil Mariam Baouardy), reçoit une révélation concernant l’église d’Emmaüs-Nicopolis, qui entraîne l’acquisition du terrain par son couvent. Voilà ce qu’elle communique à son père spirituel dans une lettre du 5 mai 1878 :

…Le Seigneur m'a montré un endroit et qu'il y aura une grande chapelle et que tous les pèlerinages iront. Il m'a été dit que sous la terre il y a une église et dans cette église, et dans l'ancien temps avant que les croisés arrivent, il y avait une église à l'honneur du lieu véritable d'Emmaüs où Notre-Seigneur bénit le pain qui le fit reconnaître des disciples. Il m'a été dit que les turcs avaient fait une mosquée là et que c'était resté plusieurs années entre leurs mains. Pas un seul chrétien n'est resté dans le pays, les uns ont été massacrés, les autres se sont échappés, d'autres se sont fait Turcs [c.-à-d. musulmans]. Quand les chrétiens virent ça arriver, cette persécution, ils avaient enterré une petite pierre sur laquelle était écrite par les deux disciples eux-mêmes ces paroles : «c'est ici où le Seigneur a béni le pain et s'est découvert à eux.» Ils ont aussi enterré la table de pierre sur laquelle le Seigneur avait béni le pain. Tout cela est inconnu et caché, et ce sont les seules choses qui sont restées intactes en Terre sainte, comme du temps de Notre-Seigneur. Il m'a été dit qu'en voyant les lieux, je le reconnaîtrais. Depuis longtemps il y avait des doutes et moi je ne le savais pas.

Ste. Marie de Jésus Crucifié (Mariam Baouardy)

Le Patriarcat [latin] désire le découvrir pour l'acheter, les franciscains de même, et les schismatiques aussi. Et tout le monde doute encore. […] Moi j'ai envie de faire un coup de ma tête et si Dieu m'inspire nous achèterons; ce ne sera pas pour les uns ni pour les autres. [...] Si Jésus veut, il saura bien envoyer l'argent. […] Priez pour que ce ne soit pas un sujet de division. Il m'a échappé d'en dire quelque chose. Enfin, il m'a été dit aussi que le lieu que gardent les pères franciscains comme étant Emmaüs [c.-à-d. Qoubeïbé] était autrefois un couvent ou plusieurs pères du désert ont été massacrés. C'est un lieu bien sanctifié et très précieux par le sang des martyrs qui ont arrosé cette terre. J'ai averti le révérend père Guido qu'en piochant ils trouveront des ruines des cellules et des restes de saints prêtres et évêques.

Lettres de la Bienheureuse Marie de Jésus Сrucifié, éditions du Carmel, 2011, pp. 504-506, voir ici.


Le 7 mai 1878, Ste. Mariam accompagne sa supérieure ainsi que la maîtresse des novices du couvent dans leur voyage à Nazareth. Le Père Denis Buzy, qui puisait ses renseignements dans les annales du Carmel de Bethléem, nous livre un récit de ce voyage :

Les voyageuses partirent le 7 mai, passèrent par Saint-Jean in montana [c.-à.-d. Ein-Karem], Emmaüs, Jaffa, prirent le bateau jusqu’à Caïffa, et, de là, gagnèrent Nazareth par Chefa-Amar. [...] De toutes les étapes du voyage, la plus remarquée fut celle d’Emmaüs. Plusieurs semaines auparavant, Soeur Marie de Jésus Crucifié avait dit en extase que Dieu lui montrerait l’endroit où le Sauveur ressuscité bénit le pain en présence des deux disciples. Sur place, un signe lui serait donné pour lui permettre de reconnaître les lieux. [...] Le soir du 8 mai, la voiture qui amenait les voyageurs s’arrêtait dans une hôtellerie au pied du petit village d’El Athroun. Sans attendre le guide, Soeur Marie de Jésus Crucifié, qui n’était jamais passée par cet endroit, prend les devants, ravie en extase, et laisse loin derrière elle ses compagnes, qui s’empressent à sa suite. Elle courait presque, raconte la maîtresse des novices. Au bout de quelques minutes, elle arrive sur un tertre, où affleuraient des ruines informes, parmi les hautes herbes. Elle s’arrête très émue, et, se tournant vers les Soeurs qui approchaient, elle dit à haute voix : «C’est vraiment le lieu où Notre-Seigneur mangea avec ses disciples» ...

Denis Buzy, Vie de Sr. Marie de Jésus Crucifié, Bar-le-Duc – Paris, 1921, pp. 100-101, voir ici.

Un rapport inédit concernant ce voyage, conservé aux archives du couvent, nous apprend aussi qu’au moment où la voiture passait près d’Abu-Gosh, Ste. Mariam dit à ses soeurs que c’était là que Jésus avait rencontré les deux disciples sur la route, et à partir de cet endroit ils allèrent à Emmaüs par un chemin plus court que celui qui est utilisé aujourd'hui.

Berthe Dartigaux

En mai 1879, à la suite de la prophétie de Ste. Mariam concernant Emmaüs, une dame française, Berthe de Saint-Cricq d’Artigaux (Dartigaux), qui avait financé la fondation du Carmel à Bethléem, rachète le terrain de l’église d’Emmaüs (trois hectares) en payant vingt milles francs aux villageois arabes. Mademoiselle Dartigaux fait don de la propriété au Carmel. A sa demande, le capitaine de l’armée française, l’architecte Jean-Baptiste Guillemot, mène les travaux de déblaiement des ruines à partir de l'année 1880. Une première maison est érigée sur la colline au-dessus des ruines pour loger l’architecte. A côté de la maison, on construit une petite chapelle (voir: Paul Tavardon, Trappistes en Terre Sainte, t.1, pp. 75-76 et 92).

Ruines de la basilique d'Emmaüs en 1880, avant les fouilles. Dessin de Harry Fenn, publié dans: «Picturesque Palestine», Ch. Wilson, éd., Londres, 1881-84, t. III, p. 152. En arrière-plan: les ruines de la forteresse de Latroun.

Maison, construite par Berthe Dartigaux au dessus des ruines. (Photo publiée par le P. Louis Heidet dans : «Der letzte Einsiedler Palästinas», Köln,1913 (p. 89).

Le capitaine Guillemot publie un rapport sur ses découvertes archéologiques dans l’hebdomadaire français Les missions catholiques en mars 1882 :

L'église d'Amoas n'est pas orientée; la façade regarde le Nord-quart-Ouest, par conséquent les absides sont tournées vers le Sud-quart-Est. Avant les fouilles, cette construction était tellement ensevelie qu'il était impossible d'en bien saisir le plan. Quelques belles assises de l'abside centrale et une partie de voûte appareillée de l'abside latérale gauche (côté de l’épître) étaient seules visibles. C'est vers cette dernière partie que les fouilles furent commencées. A la profondeur d'un mètre environ, l'abside était entourée de tombes musulmanes d'un aspect ancien et, dans l'axe de cette même abside, se trouvait une niche visiblement creusée après coup. C'est en ce lieu que j'ai trouvé le tombeau d'un Santon, bien reconnaissable au tarbouche-derviche traditionnel. Tous ces détails m'ont fait penser que ce côté de l'église avait été transformé en mosquée.

Sépulture musulmane, découverte par Guillemot

Je passe rapidement sur la découverte de plusieurs tombeaux juifs creusés dans le roc, pour m'arrêter un instant près d'une construction bizarre, faite à la hâte, avec des pierres de dimension et d'origine différentes et contenant, parmi un amas d'ossements humains, plus de cent ampoules dont une vingtaine ont été retirées encore entières. Je n'ai trouvé la trace de l'outil des croisés sur aucune de ces pierres; elles me parurent d'ailleurs d'une époque antérieure. Ce n'était certainement ni juif, ni musulman et il n'y avait pourtant pas une seule croix. A quelques pas de ce curieux ossuaire, un ancien four m'a révélé comment ont disparu les beaux marbres blancs, provenant des statues et des monuments anciens : tout autour de ce four gisaient de nombreux débris taillés et sculptés, dont plusieurs étaient à moitié calcinés: on les employait à faire de la chaux. Les fouilles continuaient ainsi tout autour de l'église, qui se dégageait lentement de son linceul de terre et de débris. De nombreux fragments de base, de chapiteaux, de colonnes et d'entablements, des poteries antiques, des cubes de mosaïques de toutes couleurs, enfin tout ce qu'on trouve en Palestine surtout, dans les anciens monuments, mais jusque-là, pas une seule inscription. Nous fûmes plus heureux vers l'abside latérale droite (côté de l'évangile), ou des signes indicateurs nous firent redoubler d'attention.

L'abside septentrionale de la basilique byzantine, où fut trouvé le chapiteau ionique avec les inscriptions samaritaine et grecque (Illustration publiée par J.-B. Guillemot, « Emmaüs-Amoas », «Les missions catholiques», 665, 3 mars 1882, p. 106):

A - Jonction de l'église des Croisés

B - Appareil byzantin.

С - Mur fermant l'abside.

D - Base de colonne enclavée.

E -Chapiteau avec les inscriptions samaritaine et grecque.

C'est là que fut trouvé le curieux chapiteau ionique portant les deux inscriptions déjà publiées par Monsieur l'abbé Bargès, à qui j'en avais fait parvenir un dessin et un estampage, par les soins de Monsieur Le Camus. Monsieur Clermont-Ganneau en avait également reçu un dessin, et, bien que les caractères fussent très imparfaits, il les déchiffra sans hésitation. La plus remarquable de ces inscriptions est hébréo-samaritaine, elle occupe deux lignes sur une tablette divisée, dans sa longueur, par une rainure. Cette tablette fixée avec intention, entre les deux volutes, par deux queues d'arondes simulées, prouve que l'inscription était prévue dans l'arrangement du chapiteau. Pour faciliter la traduction, je place les caractères samaritains sur une seule ligne, avec les caractères latins correspondants au-dessous, mais à rebours; les écritures sémitiques se lisant de droite à gauche.

En retournant les lettres romaines dans leur sens, de gauche à droite, on a BRWK CHMW LHWLM. Chaque lettre sémitique non suivie d'un alef, d'un ia ou d'un vau, ayant la force d'une consonne jointe à une voyelle muette, on doit lire ainsi:

BAROUK CHeMO LHeOLaM,

qu’il soit béni son nom à jamais. […]

Maintenant, à qui attribuer le désir exprimé? car évidemment la phrase n'est pas complète: que son nom soit bénit à jamais! Nous allons trouver ce complément en retournant le chapiteau qui possède une autre inscription sur sa face opposée. La surprise est extrême pour un archéologue: à la place de la tablette, nous avons ici, entre les volutes, une sorte de coquille sur le pourtour de laquelle on lit une inscription grecque du bas Empire:

«ΕΙΣ ΘΕΟΣ» - «UN SEUL DIEU».

Voici le sens complet de l'inscription hébréo-samaritaine: Un seul Dieu, que son nom soit béni à jamais! Nous sommes donc en présence d'une sentence exprimant une seule pensée, à l'aide de deux différentes langues, avec les caractères propres de chacune d'elles. L'inscription est de basse époque cela est certain. M. Clermont-Ganneau possède les preuves de l'emploi de cette forme, du IIIe au VIe siècle. [...]

Il m'a paru utile de consigner dans un procès-verbal, la place exacte du pavement et de la double inscription. On ne peut pas pécher par excès de prudence dans des recherches aussi sérieuses. [] Les portions les plus importantes de l'église d'Amoas n'ont pas encore été fouillées. Ce sont: le tour postérieur des trois absides, l'intérieur de la nef des croisés et l'intérieur de l'abside romaine.

J.-B. Guillemot, Emmaüs-Amoas, publié dans: Les missions catholiques, N° 665, 3 mars 1882, pp. 103-106. (Voir le texte complet du rapport ici).

Il apparaît de ce texte que le capitaine Guillemot fait remonter la datation du chevet de la basilique à l’époque romaine.

Le procès-verbal, mentionné par Guillemot, fut consigné à Emmaüs le 26 juin 1881 en présence des pères Alphonse-Marie Ratisbonne, Antonio Belloni, Félix Valerga et d’autres (voir l’article Les deux Emmaüs publié par le chanoine M.-Th. Alleau dans Les missions catholiques, 1881, pp. 345-346, voir ici). Pendant ces mêmes jours, se trouvait à Amouas le vice-consul de France à Jaffa, l’orientaliste Charles Clermont-Ganneau, qui y avait déjà effectué une première recherche archéologique en 1874 (voir plus haut). C’est lui qui déchiffre l’inscription samaritaine sur le chapiteau ionique (voir le rapport du capitaine Guillemot ci-dessus). Dans ses Premiers rapports sur une mission en Palestine et en Phénicie, Paris, 1882, pp. 16-38, Clermont-Ganneau donne une analyse intéressante des inscriptions découvertes par Guillemot, voir ici. (Le rapport de Clermont-Ganneau fut également publié en anglais dans: Palestine Exploration Fund, Quarterly Statement, 1882, pp. 22-37, voir ici, ainsi que dans: C. R. Conder, H. H. Kitchener, The Survey of Western Palestine, t. 3, London, 1882, pp. 72-81, voir ici).

Clermont-Ganneau affirme d’une façon univoque que les trois absides de l’église de ’Amouas remontent à l’époque byzantine. Cependant, l’avis erroné du capitaine Guillemot attribuant l’église à l’époque romaine persista dans la recherche scientifique jusqu’au milieu du XXe siècle.

(...) VETUS (...)

(...)MA MIL(es)

(legionis) V MAC(edonicae)

(Musée du Louvre)

En parcourant les environs de ’Amouas, Clermont-Ganneau découvre encore quelques inscriptions, qu’il publie dans: Ch. Clermont-Ganneau, Mission en Palestine et en Phénicie, Paris, 1884, pp. 60-63 et 105-106, voir ici. Une de ces inscriptions, trouvée près de Latroun, faisait partie de l’épitaphe d’un soldat romain appartenant à la Ve Légion Macédonienne, cf.: Ch. Clermont-Ganneau, Archaeological Researches in Palestine during the Years 1873-1874, London, 1899, t. 1, p. 468, voir ici, ainsi que: Ephemeris Epigraphica, t. V, 1884, p. 620., voir ici, CIIP, t. IV, partie 1, Berlin/Boston. 2018, p. 472-473, voir ici ).

Inscription byzantine, trouvée à Amouas, publiée par Charles Clermont-Ganneau («Mission en Palestine et en Phénicie», Paris, 1884, p. 106, voir aussi: CIIP, t. IV, partie 1, Berlin/Boston. 2018, p. 481)

« Que Gamus soit heureux pendant toute (sa) vie»

Clermont-Ganneau mentionne également les vestiges des aqueducs romains entre Amouas et Latroun :

…Les fellahs m'ont dit qu’il y avait aux temps anciens un grand aqueduc qui amenait l'eau à ’Amouas à partir de Bir et-Tineh (près de la route actuelle, non loin de Bir Ayoub). Cet aqueduc est probablement celui dont on peut encore discerner les vestiges au sud de ’Amouas. Un autre aqueduc très long déverse ses eaux près de ’Amouas, après avoir contourné la colline sur laquelle se trouve Latroun. Tous ces aménagements hydrauliques très remarquables devaient être l'oeuvre des Romains, qui transformèrent Emmaüs-Nicopolis en une de leurs principales bases militaires en Palestine.

Ch. Clermont-Ganneau, Archaeological Researches in Palestine during the Years 1873-1874, London, 1899, t. 1, p. 488, voir ici, la traduction est de nous.

Le chapiteau portant la double inscription, découvert par le capitaine Guillemot, ainsi que quelques autres inscriptions samaritaines, trouvées à Amouas, ne remontent pas plus loin que l’époque byzantine (voir: M. de Vogüe, Nouvelle inscription samaritaine d'Amouas, RB 1896, p. 433 et suivantes, voir ici). La présence de ce chapiteau dans l’église byzantine peut s’expliquer ainsi : à la suite de la répression de leur révolte de 529-531, les samaritains furent contraints de rebâtir à leur propres frais les églises qu’ils avaient détruites dans le pays, et on peut supposer qu’ils réparèrent la basilique d’Emmaüs avec des pierres provenant de leur synagogue (voir ici : Vincent, Abel, Emmaüs, Paris, 1932, pp. 264-266, ainsi que: Période byzantine). Ce chapiteau ne peut donc pas être la pierre mentionnée dans la prophétie de Ste. Mariam (voir plus haut), contrairement à ce qu’affirme J. Germer-Durand dans : Revue bénédictine, 1890, t. VII, pp. 433-436, voir ici.

Les officiers britanniques Conder et Kitchener, mentionnés plus haut, visitent le chantier des fouilles de ’Amouas en 1882. Dans leur ouvrage Survey of Western Palestine, London, 1883 (t. 3, p. 63 et suivantes), ils en donnent une description basée sur le rapport du capitaine Guillemot (voir plus haut). Ils rapportent, cependant, quelques nouveaux détails, entre autre, qu’à l’est de l’église, on retrouva de nombreux ossements, ainsi qu’une croix faite pour être portée autour du cou. Les auteurs supposent qu’avant la conquête musulmane, il s’y trouvait un cimetière chrétien. (op. cit., pp. 65-66). Le livre contient également de nouveaux plans de l’église d’Amouas (voir le texte original ici).


Plans de l'église de 'Amouas, publiés par Conder et Kitchener en 1883

En 1883, alors qu’il poursuivait les fouilles au nord-est de l’église, le capitaine Guillemot découvre une cuve cruciforme avec une citerne, ainsi que des mosaïques byzantines, dont l’une mentionne l’évêque (de Nicopolis).

L’architecte allemand Conrad Schick, la plus grande autorité de Jérusalem dans le domaine archéologique de l’époque, visite le chantier des fouilles. Dans son rapport concernant les recherches sur place, C. Schick parle de l'église qui «remonte à deux périodes différentes. Le bâtiment le plus ancien est apparemment byzantin et se distingue par ses pierres grosses et belles; le bâtiment le plus récent est l'oeuvre des croisés et représente une petite église à nef unique ayant une apparence un peu massive et n'occupant que la partie centrale de l'édifice byzantin.» (C. Schick, ZDPV, VII, 1884, p. 15 et suivantes, ainsi que l'illustration N° 1, la traduction est de nous, le texte original est ici; voir aussi ici: PEF Quarterly Statement, 1883, p. 118).

Conrad Schick

Plan de la basilique et dessin du baptistère, publiés par Conrad Schick

C. Schick identifie la cuve cruciforme comme un baptistère du IVe s. Le dessin du baptistère, publié par C. Schick n’est pas exact (voir ici : Vincent, Abel, Emmaüs, Paris, 1932, p. 244, note 1).

Les inscriptions découvertes à cette étape des fouilles furent publiées par le Père Joseph Germer-Durand dans Revue biblique de 1894, pp. 253-257; voir ici. Le rapport du capitaine Guillemot sur cette étape des excavations fut publié par le théologien allemand M.-J. Schiffers, Amwas, das Emmaus des hl. Lukas, Freiburg im Breisgau, 1890, pp. 229-233, voir ici). Dans ce rapport, Guillemot continue à dater l’église de ’Amouas de l’époque romaine et pour la première fois attribue sa construction à Jules Africain (IIIe s., cf. Période romaine tardive). Un court résumé de cette étape des fouilles se trouve également chez Clermont-Ganneau, Archaeological Researches in Palestine during the Years 1873-1874, London, 1899, t. 1, p. 484-485, voir ici.

Plan de la basilique, publié par M.-J. Schiffers, «Amwas, das Emmaus des hl. Lucas», Freiburg im Breisgau, 1890, fondé sur les recherches du capitaine Guillemot. Le plan du baptistère est inexact (cf. Vincent, Abel, «Emmaüs», Paris, 1932, p. 244, note 1, voir ici).

Dessin de la mosaïque, découverte par le capitaine Guillemot près du baptistère, mentionnant l'évêque de Nicopolis (Vincent, Abel, «Emmaüs», Paris, 1932, planche XVIII).

Sur le plan de Schiffers cette mosaïque est marquée par la lettre B. Voir aussi: CIIP, t. IV, partie 1, Berlin/Boston. 2018, pp. 457-458

En 1886, J.-B. Guillemot publie une recherche historique sur Emmaüs-Nicopolis en forme de brochure, dans laquelle, en se basant sur les témoignages de l’époque byzantine, il essaye d’établir l’emplacement exact de la maison de Cléophas et de la source miraculeuse; le texte de la brochure est ici.

Carte de la ville byzantine de Nicopolis et de sa région, publiée par Guillemot. La ville est entourée d'un rempart. L'église se trouve à l'extérieur de la ville au croisement de trois chemins.

Dans la même brochure Guillemot publie une toute première photo des fouilles. La photo n’est pas datée, Vincent et Abel l’estiment être de 1885 (Vincent, Abel, «Emmaüs», Paris, 1932, p. 27, voir ici).

Berthe Dartigaux décède en mars 1887, le capitaine Guillemot continue à déblayer l’église de ’Amouas jusqu’en 1888. A la fin des fouilles, les mosaïques sont recouvertes de terre et le baptistère protégé par un abri. Les objets trouvés sont placés dans la maison au-dessus des fouilles, et ont disparu avec le temps. Le chapiteau avec la double inscription se trouve aujourd'hui dans le couvent des Carmélites à Bethléem (voir Vincent, Abel, Emmaüs, Paris, 1932, p. 5, voir ici).

Les fouilles effectuées par J.-B. Guillemot furent critiquées par la suite comme manquant de méthode scientifique:

Au cours de ces travaux et dans l'attraction des premières découvertes, la préoccupation de se renseigner le plus vite possible sur la nature, le caractère, la date, les restes du monument prima les exigences d'une méthode archéologique rigoureuse. On se contenta parfois de déplacer les décombres, recouvrant à nouveau des parties déjà vues. […] On avait sondé les bas-côtés sur une étendue notable en avant des absides, sans entreprendre de démêler aussitôt le terrible enchevêtrement des éboulis, et l'effort s'était concentré sur la nef close correspondant à l'hémicycle central. Dans la hâte, et comme première étape du labeur, on se bornait à rejeter les décombres hors des murs, superposant de la sorte aux anciens môles des môles nouveaux et destinés à devenir guère moins inextricables. Autour de 1887-8 la nef était déblayée jusqu'à la plinthe de son soubassement et avant de pousser la recherche jusqu'au sol ancien il s'imposait d'écarter les amas de déblais dont le sommet commençait à déborder par endroits la crête des murs. Au lieu de cette évacuation radicale et d'une exploration définitive, les fouilles furent soudainement interrompues…

Vincent, Abel, Emmaüs, Paris, 1932, p. 4, voir ici.

Les fouilles du capitaine Guillemot furent ainsi la cause de la destruction pratiquement totale de la strate archéologique de l’époque des croisés autour de l’église. (D. Pringle, The Churches of the Crusader Kingdom of Jerusalem, Cambridge, 1993, t. 1, p. 59, voir ici).

Photo du site archéologique, publiée par M.-J. Schiffers («Amwas, das Emmaus des hl. Lucas», Freiburg im Breisgau, 1890, voir ici).

En 1887-90, l’ancien officier de l’armée française le P. Louis Viallet, qui portait en religion le nom de Cléophas, vivait en ermite dans la maison au-dessus du site archéologique (Louis Heidet, Der letzte Einsiedler Palästinas, Köln, 1913; P. Tavardon, Trappistes en Terre Sainte, Domuni-Press, 2016, t. 1, p. 75 et suivantes). C’est sur son initiative que les premiers pèlerinages du lundi de Pâques furent organisés à Emmaüs-Nicopolis. L’hebdomadaire français Les missions catholiques publia là-dessus les rapports suivants :

On nous écrit de Jérusalem, le 21 avril 1889 : [...Emmaüs-Nicopolis] paraît avoir les sympathies de toutes les communautés françaises établies en Terre-Sainte, puisque c'est à Amouas qu'elles envoient leurs délégués le lundi de Pâques pour fêter Jésus ressuscité, apparaissant aux deux disciples. C'est ainsi que, lundi passé, quinze prêtres ou religieux célébraient cette fête à Amouas avec quelques pèlerins et fidèles qui s'étaient joints à eux. L'ancienne église a été déblayée, mais pas encore rebâtie; en attendant cet heureux jour qui ne peut tarder, on a construit une petite résidence provisoire avec une chapelle où tous les jours est renouvelé le miracle de la transsubstantiation opérée par Jésus-Christ en faveur des deux disciples d'Emmaüs. Ce lieu est situé sur la route de Jaffa à Jérusalem, non loin de Latroun ...

Les missions catholiques, 1889, p. 221, voir ici.

P. Cleophas (Louis Viallet)

On nous écrit de Jérusalem :

Le lundi de Pâques a été marqué par un double pèlerinage aux deux Emmaüs. [...] Les Franciscains placent Emmaüs à un village appelé Kebébé, situé à trois lieux au nord-ouest de Jérusalem. [...] D'autres ont cru retrouver Emmaüs au village qui porte encore aujourd'hui en arabe le nom d'Ammoas. Ce village est beaucoup plus loin de Jérusalem; Il faut environ six heures pour l'atteindre. […] Le P. Cléophas, fort de la tradition des anciens et du témoignage des plus savants néo-palestinologues, tels que Clermont-Ganneau, Guérin et Vigouroux, affirme et soutient que l'Emmaüs de saint Luc se trouve à Ammoas, et c'est là qu'Il a réuni, cette année, le 7 avril, une quarantaine de pèlerins, prêtres, religieux de Jérusalem, de Bethléem et de Jaffa. Devant cette pieuse troupe, la messe a été par lui chantée dans la basilique recouverte de tentes ; c'était la première fois depuis les Croisades que Notre-Seigneur était adoré sous les espèces sacramentelles dans ce lieu où les heureux disciples le reconnurent à la fraction du pain. Ce pèlerinage a eu cela de particulier que deux prêtres du Patriarcat l'ont fait à pied aller et retour et ont ainsi confirmé l'assertion du P. Cléophas, qui disait n'avoir mis que cinq heures et demie pour venir d'Ammoas à Jérusalem. Les adversaires de l'opinion de cet excellent Père prétendaient qu'Il était impossible de faire en un jour le trajet aller et retour de Jérusalem à Ammoas. Les prêtres du Patriarcat ont fait le voyage en cinq heures et demie en descendant et six heures en remontant, et pourtant ces deux prêtres n'étaient point dans les conditions des deux disciples de Jésus; l'un d'eux a 52 ans; ils mènent une vie sédentaire depuis de longues années et surtout ils n'avaient pas eu le bonheur de souper avec Jésus, d'entendre son entretien et de le recevoir miraculeusement dans leurs coeurs.

Les missions catholiques, 1890, pp. 316-317, voir ici.

PP. L.-H. Vincent et F.-M. Abel

En 1890 une étape importante dans l’étude scientifique de la Terre sainte débute avec la création de l’Ecole Biblique et Archéologique Française de Jérusalem par les frères dominicains avec le Père Marie-Joseph Lagrange à leur tête. Cette fondation, ainsi que l’encyclique Providentissimus Deus du Pape Léon XIII qui la suivit, introduisirent les méthodes critiques pour l’étude de la Bible dans l’Eglise Catholique.

PP. L.-H. Vincent et F.-M. Abel de l’Ecole Biblique de Jérusalem, contribuèrent par la suite d’une façon considérable à l’étude du site d’Emmaüs-Nicopolis. Beaucoup de recherches sur Emmaüs furent publiées dans la Revue biblique, le périodique de l'Ecole Biblique de Jérusalem.

Les femmes de 'Amouas près du puits (fin XIXe s.).

Dans son article nommé De Jérusalem à Emmaüs publié en 1897 dans le périodique Echos de Notre-Dame, le chercheur français le P. Joseph Germer-Durand nous communique les informations suivantes:

La ville de Nicopolis occupait la colline en face de la basilique au couchant. L’église était dans un faubourg relié à la ville par un pont. Le village actuel d'Amwas ne couvre qu'une très petite partie de l'ancienne ville. Il suffit de creuser à un mètre sous le sol pour trouver des ruines de maisons en belle pierre, bien appareillée, et cela sur une grande étendue. Quand les habitants du village veulent bâtir, ils ne vont pas loin pour trouver de beaux matériaux tout prêts : ils en font même le commerce à l'occasion.

Echos de Notre-Dame, janvier 1897, pp. 2-19, voir ici.

Père Joseph Germer-Durand

Photo du site archéologique, publiée par J. Germer-Durand en 1897.

En octobre 1890, on découvre à ’Amouas une deuxième pierre portant une inscription samaritaine (voir ici l’article de M.-J. Lagrange dans la Revue biblique de 1893, p. 114 et suivantes; cf. Période byzantine au sujet de la présence samaritaine à Emmaüs). En avril 1896, on trouve à ’Amouas une troisième inscription samaritaine sur une pierre (Revue biblique, 1896, pp. 433-434, voir ici). Voir aussi: CIIP, t. IV, partie 1, Berlin/Boston, 2018, pp. 453-456.

L'inscription samaritaine découverte à Emmaüs en 1896:

ופסח ה' על הפתח ולא יתן המשחית לבא

«L'Éternel passera par-dessus la porte, et il ne permettra pas au destructeur d'entrer» (Exode 12, 23)

«Talisman. Pour Shamrael. Que Dieu et tous ses saints princes (anges?) rendent vain tout charme de ses yeux, de son intelligence, de sa tête, de ses nerfs... Guérison au nom de»

Pendant la même année 1896, on découvre une amulette juive (une feuille d’argent très fine avec des dessins et une inscription en araméen) dans une des tombes antiques de ’Amouas. Le P. Vincent date cette amulette du IIIe s. ap. J.-C. (L.-H. Vincent, Amulette judéo-araméenne, RB 1908, p. 382 et suivantes, voir le texte de l'article ici). Voir aussi: J. Naveh, S. Shaked, Amulets and Magic Bowls, 1985, pp. 60-63, 216, illustration 5 ).

Tombe antique découverte près de ’Amouas

(«Revue Biblique», 1899,

pp 424 et 427, note 1, voir ici.

La première pierre tombale d’un soldat de la Ve Légion Macédonienne fut découverte par Clermont-Ganneau dans la région de ’Amouas au début des années 1880 (voir ci-dessus). En 1897, on trouve une autre pierre de ce type sur le tertre du «camp romain» près de Latroun. Cf.: [M.-J. Lagrange], Les nouvelles de Jérusalem dans la Revue Biblique de 1897, p. 131., voir ici. Selon l’auteur de l’article, la trouvaille confirme que ce fut à ’Amouas que Vespasien établit son camp en 68-70 ap. J.-C. (Flavius Josèphe, La guerre des Juifs 4, 8, 1 et 5, 1, 6). Voir aussi: Première période romaine. La pierre décrite par Lagrange est conservée actuellement dans le musée du monastère franciscain de la Flagellation dans la vieille ville de Jérusalem.

Voir aussi: CIIP, vol IV, part 1, Berlin/Boston, 2018, pp. 468-473

«Caius Vibius Firmus, soldat de la Ve Légion Macédonienne, de la centurie de Pollion, bénéficiaire, servit pendant 18 ans, vécut 40 ans, est enterré ici. Saccia Primiginia fit (le sépulcre) pour son époux.»


C VIBIUS FIRMUS MILE(es) LEG(ionis) V MAC(edonicae)

> (= Centuria) POLLIONIS BENEFICIARIUS MILITA(vit)

ANNIS XIIX VIXIT ANNIS XXXX I H(ic) S(itus) E(st)

SACCIA PRIMIGINIA CONIUGI SUO F(aciendum) C(uravit)


Photo: Garo Nalbandian

En 1898, on découvre encore une pierre analogue, voir: Etienne Michon, Inscription d’Amwas dans: Revue biblique, 1898, p. 269, voir le texte de l'article ici. (La pierre se trouve actuellement à l'Ecole Biblique de Jérusalem).

Lucius Sabinius d'Amasia, soldat de la Ve Légion Macédonienne, de la centurie de Stimin, a servi 25 ans...

L(ucius) SABIN(i)

US AMASIO

MIL(es) LEG(ionis) V MAC (edonicae),

> (= Centuria) STIMINI

AN(norum) XXV MIL(itavit)


En 1897, on découvre à Madaba en Transjordanie une carte de la Terre sainte en mosaïque, datant du VIe s. ap. J.-C., sur laquelle la ville de Nicopolis est représentée ( M. Avi-Yona, The Madaba Mosaic Map, Jerusalem, 1954, p. 64 ; H. Donner, The Mosaic Map of Madaba, Kampen, 1992, p.58; N. Duval, Essai sur la signification des vignettes topographiques, dans: The Madaba Map Centenary, M. Picirillo, E. Alliata, ed., Jerusalem, 1999, pp. 139-140, voir ici ). Voir aussi: Période byzantine

En 1899, le P. Louis Heidet décrit le village de ’Amouas en détail :

’Amouas est aujourd'hui un village de près de cinq cents habitants, tous musulmans. Formé de maisons bâties avec de grossiers matériaux, il ne diffère point par son aspect des villages les plus chétifs du pays. Çà et là cependant le visiteur peut remarquer, dans les murs des habitations, des pierres taillées avec soin, de grand et bel appareil; elles ont été recueillies dans les décombres qui couvrent le plateau et les pentes de la colline sur laquelle s'élève le village. Partout la pioche rencontre des pierres régulièrement travaillées, de soixante à quatre-vingts centimètres de largeur ou même plus grandes, dispersées sur le sol, des fûts de colonnes, des chapiteaux de marbre, et des arasements de constructions spacieuses. Des citernes nombreuses sont remplies de débris. Naguère les paysans ont découvert les restes d'un établissement de bains romains. Des inscriptions grecques, latines et hébraïques, en caractères samaritains, ont été recueillies; plusieurs ont été publiées par la Revue Biblique. […] Le pourtour des ruines mesure plus de deux kilomètres ; le village actuel en occupe à peine la sixième partie ; le reste de l'espace est recouvert de plantations de figuiers, de grenadiers et de cactus. Un ancien capitaine français du génie, M. J.-B. Guillemot, croit avoir reconnu les traces d'un mur d'enceinte. A cinq cents pas au sud de ces ruines se voient, au pied de la montagne, les restes d'une basilique romaine. [...Suit la description de la basilique...]

P. Louis Heidet

‘Amouas à la fin du XIXe - début du XXe s, photo publiée par le p. Louis Heidet dans: «Der letzte Einsiedler Palästinas», Köln,1913 (p. 81)

Divers tombeaux, creusés dans le rocher de la montagne, se voient au chevet de l'église. Plusieurs renfermaient, lorsqu'on les découvrit, en ces dernières années, de ces ossuaires à forme de petits sarcophages, si communs dans les tombeaux judaïques pratiqués vers le commencement de l'ère chrétienne. Sur les dernières pentes de la montagne, dont le flanc entaillé a fait place à la basilique, sont dispersées de nombreuses pierres travaillées par la main de l'homme ; on y rencontre encore des arasements d'habitations, et aux alentours des pressoirs à huile et à vin : ce sont des témoins de l'existence en ce lieu d'un village sans doute contemporain des tombeaux dont nous venons de parler.

Sur le trivium formé devant l'église par la jonction des trois voies antiques d'Éleuthéropolis, de Gazer et de Jérusalem par Cariathiarim, aboutit un canal dont le tracé contourne Latroun et vient se perdre, après trois mille sept cents mètres de circuit, non loin de la voie de Jérusalem, au pied du Ras-el-Aqed, au sud. La source qui l'alimentait a disparu. […]

L'exécution de ce canal pourrait paraître étrange, si l'histoire n'en insinuait pas les motifs. A deux cent cinquante pas, en effet, de l'église et au sud du village sont deux grands puits d'eau vive intarissables, d'une très grande abondance, distants de cinquante pas l'un de l'autre. Vers la fin de l'été, lorsque les eaux font défaut presque partout, les bergers viennent encore de toutes parts y abreuver leurs nombreux troupeaux de chèvres, de moutons, de boeufs et de vaches.

A peu de distance au-dessous, les habitants montrent un troisième puits comblé; ils l'appellent Bîr-et-Ta’un, « le puits de la peste » parce que de ce puits, disent-ils, est une fois sortie la peste pour ravager le pays. Au nord, deux sources limpides sortent des deux côtés du vallon qui passe sous les ruines de la ville, et réunissent leurs eaux pour former un ruisseau qui va se perdre assez loin dans la campagne.

L'une d'elles est appelée ‘Aïn-el-Hammâm, « la source des bains», peut-être parce qu'elle alimentait jadis ceux de la ville. Un canal passait tout à côté, semblant dédaigner ses eaux pour aller en prendre d'autres plus à l'est. Étaient-ce celles de Aïn-el-Aqed, qui sont abondantes, au pied du sommet du même nom, à un kilomètre de l'Aïn-el-Hammam, ou celles d'une quatrième source aujourd'hui desséchée ? Ce canal, qui se perd, ne nous conduit plus à son origine.

‘Amouas, vue à partir de l'est, début XXe s. (Matson collection)

A cinq cents pas au sud de l'église, un marais où s'élèvent toute l'année de grandes herbes révèle l'existence, en cet endroit, d'une ou plusieurs sources ensevelies sous les terres entraînées des collines voisines. Un peu plus au midi, deux norias, dont l'une construite sur une ancienne fontaine, versent tout le long du jour des torrents d'eau, avec lesquels les Trappistes établis au bas de la colline de Latroun arrosent leur vaste jardin de légumes et leurs plantations de bananiers et autres arbres fruitiers. Vers l'est, le Bir-el-Hélu, le Bir-el-Qasab et le Bir-Ayub s'échelonnent à partir de Latroun le long de la route moderne, à trois ou quatre cents pas de distance l'un de l'autre, pour offrir aux passants et aux innombrables caravanes de chameaux venant de la plaine des Philistins le secours de leurs eaux. Quoique, au témoignage de l'histoire et au dire des habitants du pays, plusieurs sources aient disparu, ‘Amoas ne demeure pas moins dans tout le territoire de l'ancienne Judée, auquel on pourrait joindre celui de la Samarie, une localité unique pour le nombre de ses fontaines et pour l'abondance des eaux.

Article publié dans: F. Vigouroux, Dictionnaire de la Bible, Paris, 1899, t. 2, colonnes 1735-1748, voir ici.

P. Barnabé Meistermann

En 1902, le franciscain Barnabé Meistermann (Barnabé d’Alsace) publie une recherche sur Emmaüs-Nicopolis, dans laquelle il soutient, à l’instar de J.-B. Guillemot, que l’édifice basilical à ‘Amouas remonte à l’époque romaine. Meistermann affirme qu’on ne construisait pas d’églises à trois absides avant le Ve s., et tente de prouver que la basilique de ’Amouas servait à l’origine de thermes, avant d’être convertie en église à l’époque byzantine. (B. Meistermann, Deux questions d'archéologie palestinienne, Jérusalem, 1902, voir ici, voir aussi la recension de ce livre par Immanuel Benzinger : ZDPV, l’année 1902, pp. 195-203, voir ici).

Plan du site archéologique, publié par Barnabé Meistermann en 1902

Plan du baptistère, publié par Barnabé Meistermann

Dessin des mosaïques géométriques dans la cour du baptistère, publié par le p. Meistermann

La théorie de Meistermann est critiquée par le P. L.-H. Vincent de l’Ecole Biblique de Jérusalem dans l’article Les ruines d’Amwas paru en 1903 dans la Revue biblique, pp. 571-599, qui offre une description détaillée des ruines de l’église et prouve que Meistermann fait une interprétation erronée des données archéologiques, voir l'article ici. Le P. Vincent se refuse de fournir la datation exacte du bâtiment basilical en attendant de nouvelles fouilles archéologiques. Il exprime cependant l’avis que les ruines de ’Amouas sont « celles d’une basilique chrétienne d’époque byzantine, restaurée par des Francs au moment des Croisades » (p. 599).

Photos publiées par le P. Vincent en 1903 dans «Revue biblique»

En 1913, dans un champ à l’ouest de ’Amouas, on découvre une pierre portant une inscription grecque incomplète. Le P. Paul Couvreur, de l’Abbaye de Latroun, établit un rapport entre cette pierre et un autre fragment, trouvé dans la même zone trente ans auparavant, en reconstituant une inscription grecque : « Au Nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, belle est la cité des chrétiens » (Voir «Revue Biblique», 1894, p. 255 (voir ici) et «Revue Biblique», 1913, p. 100 (voir ici).

L'original de l'inscription se trouve au musée du sanctuaire de Sainte-Anne, Jérusalem.

Voir aussi: CIIP, t. IV, partie 1, Berlin/Boston. 2018, p. 465-466

Pendant la Première Guerre Mondiale (1914-1917), des unités de l’armée ottomane sont stationnées dans l’Abbaye de Latroun et dans les ruines de ’Amouas. Les moines de Latroun de nationalité allemande sont mobilisés, tandis que ceux de nationalité française sont expulsés du pays. (P. Tavardon, Trappistes en Terre Sainte, Domuni-Press, 2016, t. 1, pp. 285-298). Les soldats turcs causent d’importants dégâts tant au Monastère de Latroun qu’aux ruines de ’Amouas. La partie supérieure du baptistère byzantin, ainsi que le chancel de l’église des croisés, sont totalement détruits. Les feux allumés par les Turcs à l’intérieur des ruines noircissent l’abside byzantine et les murs de l’église médiévale. (Vincent, Abel, Emmaüs, Paris, 1932, pp. 114, 142, voir ici).

Photos de ‘Amouas, prises à partir d'un avion d'espionnage allemand au cours de la Première Guerre Mondiale. Source: Bayerisches Hauptstaatsarchiv.

Vue de ‘Amouas à partir de la colline du camp romain (où se trouve aujourd'hui le musée Yad Le-Shiryon), début XXe s.. Photo: Ecole Biblique