Emmaüs à l’époque des Croisades (1099-1260)

Pendant la période des Croisades, les renseignements  concernant Emmaüs sont épars. Les chroniqueurs médiévaux  de la première Croisade placent Emmaüs près de la vallée d’Ayalon, là même où il est mentionné par les pèlerins chrétiens orientaux et les voyageurs musulmans. Les pèlerins venus de l’Europe de l’Ouest localisent Emmaüs  plus près de Jérusalem, dans  la région d’Abou-Gosh ou de Motsa.

Déjà au milieu du XIe siècle, l’évêque Jean Mauropous, métropolite des Euchaïtes, témoigne de l’existence d’avis divers concernant la situation géographique d’Emmaüs :

…Et encore voici le texte « vers un village distant de soixante stades »; les uns étendent la distance beaucoup plus loin (que soixante stades), les autres, au contraire, la restreignent à trente stades seulement, démontrant plutôt que telle est la distance exacte entre Emmaüs et Jérusalem… (S. Jean Mauropous, métropolite des Euchaïtes, lettre 117, écrite en 1050, le texte original est ici; cité chez : Vincent, Abel, Emmaüs, sa Basilique, son histoire, Paris, Ernest Leroux, 1932, p. 419).

Cependant, l’apparition effective d’un lieu de culte vénéré comme Emmaüs dans la région d’Abou-Gosh, ne se produit pas, selon les historiens, avant le milieu du XIIe s. (Là-dessus voyez plus bas. Voyez également Les questions fréquentes concernant Emmaüs, question 7).

On peut donc conclure, qu’à l’époque des Croisés il y avait deux Emmaüs. Le premier, Emmaüs Nicopolis, dans la vallée d’Ayalon, se situait près de la forteresse templière du Toron (Latroun).  Il y avait ici jusqu’à 1187 une colonie agricole croisée  avec une église (construite par les Templiers ?), qui servait pour le culte des chrétiens occidentaux, et, peut-être  aussi, des chrétiens  orientaux. Le deuxième Emmaüs se trouvait dans la région d’Abou-Gosh  (ou, selon certains, près de Motsa). Là il y avait une église (bâtie par les Hospitaliers ?), vers laquelle les pèlerins occidentaux arrivaient dès  le milieu du XII e siècle en passant par Eïn Karem.

Les deux Emmaüs étaient liés dans la mémoire des croisés avec Modi’in et les Maccabées, par l’influence du 1er livre des Maccabées,  les deux pouvaient se nommer « Nicopolis », sous l’influence des écrits des auteurs byzantins. (Voir: Denys Pringle, The Churches of the Crusader Kingdom of Jerusalem, Cambridge, 1993, v. 1, p.p. 52-59, Ronnie Ellenblum, Frankish rural settlement in the Latin Kingdom of Jerusalem, Cambridge, 1998, p.p. 109-118).

L’historien moderne Ronnie Ellenblum  écrit : « Le chemin de pèlerins [de Jaffa] à Jérusalem au XIIe siècle contournait Abou Gosh ... presque tous les voyageurs et les armées, qui se dirigeaient à Jérusalem aux XIIe et XIIIe siècles  utilisèrent la route du nord passant par Emmaüs-Nicopolis, Beït-Nouba (Bétonople, Béténoble), Qoubeïbé (Parva Mahoméria), et al-Nabi Samwil (Mons Gaudii). La route du sud qui passait par Abou Gosh fut utilisée au cours de la première période musulmane, mais tomba en désuétude presque complète au cours du XIIe siècle. » (Ronnie Ellenblum, «Frankish rural settlement in the Latin Kingdom of Jerusalem», Cambridge, 1998, p. 115).

 

Le chemin de la Première Croisade passa ainsi par Emmaüs Nicopolis. Au début du mois de juin de 1099 les croisés quittent la ville de Ramla et atteignent Emmaüs, où

ils font un arrêt avant de continuer leur marche sur Jérusalem. 

Les avis des chercheurs concernant l’emplacement  de cette halte sont partagés, ainsi, Vincent et Abel (Vincent, Abel, op. cit., p. 382 et 386) pensent qu’elle aurait pu avoir lieu à Abou Gosh. Cependant existent de bonnes raisons pour situer cet arrêt des croisés à Emmaüs Nicopolis :

En quittant la ville de Ramla, l’armée n’aurait pas pu parcourir plus de 18 km en une seule journée. Cela peut être déduit d’un témoignage que Béha ed-Din, un historien musulman du XIIe siècle, nous livre dans un autre contexte :

...Nos troupes s'étaient éloignées de l'ennemi et étaient revenues à En-Natroun (Latroun). Entre ce lieu et Jaffa il y a deux journées de marche pour une armée qui force le pas, et trois journées pour les voyageurs ordinaires… (Béha ed-Din, La vie du sultan Youssof , dans : Le recueil des historiens des Croisades, Historiens orientaux, t.3, Paris, 1884, p. 33).

La distance entre Jaffa et Latroun est d’environ 36 km, Ramla se trouvant à mi-chemin entre les deux. Il est possible de supposer donc, que la halte de l’armée de la Première Croisade eut lieu à une distance de 18 km de Ramla, c’est-à-dire près d’Emmaüs-Nicopolis.

 

De tous les chroniqueurs de la Première Croisade c’est le chanoine français Foucher de Chartres qui fut le premier à mentionner l’arrêt de l’armée croisée à Emmaüs. Foucher ne participa pas personnellement à la marche de l’armée sur Jérusalem, mais s’installa dans la Ville Sainte peu de temps après ces évènements. La première partie de son Histoire de Jérusalem, écrite entre 1100 et 1106, est une de sources les plus importantes concernant la première Croisade. Sa chronique est fondée sur les lettres et les documents de l’époque.

Laissant alors à notre droite le rivage de la mer, nous prîmes notre route par la ville appelée Ramla, d'où les habitants, tous Sarrasins, s'étaient enfuis la veille de l'arrivée des Francs, et où ceux-ci trouvèrent une immense provision de froment, dont ils chargèrent toutes leurs bêtes de somme, et qu'ensuite ils transportèrent jusqu'à Jérusalem.

Les nôtres, après avoir séjourné quatre jours dans cette ville, établi un évêque dans la basilique de Saint-Georges et mis quelques hommes dans les forts pour garder la place, continuèrent leur marche vers Jérusalem. Le jour même de leur départ, ils allèrent jusqu'à un petit château (castellum, village) qu'on nomme Emmaüs, [près duquel se trouve Modîn la ville des Maccabées]. La nuit, cent de nos chevaliers, cédant à l'idée d'un projet hardi et poussés par leur propre courage, s'élancent sur leurs coursiers, passèrent près de Jérusalem au moment où l'aurore commençait à blanchir le ciel et coururent en toute hâte jusqu'à Bethléem. Parmi eux étaient Tancrède et Baudouin du Bourg... Les nôtres, après avoir adressé sur-le-champ de pieuses supplications au Seigneur dans la basilique de la bienheureuse Marie et visité le lieu où naquit le Christ, donnent gaîment le baiser de paix aux Syriens [c'est-à-dire au chrétiens locaux], et reprennent précipitamment le chemin de la ville sainte. Cependant, voilà qu'alors même le reste de notre armée s'approche de la grande cité, laissant sur la gauche Gabaon, distant de cinquante stades de Jérusalem. Au moment où notre avant-garde élève ses drapeaux et les montre aux habitants, les ennemis sortent tout à coup de l'intérieur de la ville; mais ces hommes, si prompts à se montrer hors de leurs murs, sont repoussés au dedans plus promptement encore, et contraints de se retirer.

Le septième jour des ides de juin, selon le calcul annuel en usagé et lorsque juin était déjà, depuis sept jours, brûlé de tous les feux du soleil, les Francs cernent Jérusalem et en forment le siège. (Foucher de Chartres, Histoire de Jérusalem, livre 1, chapitre 25, traduit par M. Guizot, Collections des mémoires relatifs à l’histoire de France, Paris, 1825, p.p. 65-67, voir aussi : Le recueil des historiens des Croisades, Historiens occidentaux, t. 3, Paris, 1866, p. 354-355, Fulcherii Carnotensis Historia Hierosolymitana, H. Hagenmeyer, ed., Heidelberg, 1913, p. 275-281).

Foucher affirme que les Croisés arrivèrent à Emmaüs le même jour après avoir quitté Ramla. L’armée, comme nous l’avons vu, n’aurait pas pu parcourir 35 km en une journée pour pouvoir atteindre Abou-Gosh. Le fait de mentionner la ville de Modi’in près d’Emmaüs indique également qu’il s’agit d’Emmaüs de la vallée d’Ayalon (il faut noter cependant qu’à l’époque des Croisades Modi’in fut située par certains près de l’actuel Abou-Gosh, voir plus bas sur l’identification d’Abou-Gosh en tant qu’Emmaüs). 

Le chroniqueur suivant de la Première Croisade, Bartolf de Nangis, (Gesta Francorum Iherusalem expugnatium) écrivit son ouvrage autour de 1108 en se fondant surtout sur la chronique de Foucher de Chartres, mais en ajoutant d’autres détails. Voilà ce qu’il dit concernant la halte des croisés à Emmaüs :

Les Francs encouragés et espérant en la Miséricorde Divine qu’elle les soutiendra par la grâce de l’Esprit Saint… ordonnèrent un évêque dans la basilique de Saint-Georges, fondée miraculeusement près de la ville de Ramoula, placèrent des gardes dans les citadelles autour de l’église, et le jour même avancèrent jusqu’au village qui s’appelle Emmaüs, à soixante stades de Jérusalem. (Recueil des historiens des croisades, Historiens occidentaux, Paris, t. 3, 1866, chapitre 19, p. 508-509).

La mention de soixante stades ne correspond pas à l’emplacement d’Emmaüs-Nicopolis, cependant elle aurait pu être introduite par Bartolf sous l’influence des manuscrits de l’évangile selon S. Luc, indiquant cette distance au verset 13 du chapitre 24.

 

Le chanoine Albert d’Aix (première moitié du XIIe siècle), qui ne visita jamais la Terre Sainte, écrivit sa propre chronique de la Première Croisade en se basant sur les récits écrits et oraux de ceux qui y avaient participé. Son Historia Hierosolymitanae expeditionis est indépendante de toutes les  chroniques précédentes connues. Voilà ce qu’il raconte de l’arrêt des croisés à Emmaüs :

   Le quatrième jour, dès le matin, les pèlerins quittèrent la ville de Ramla ; et, poursuivant leur marche, ils résolurent de s'avancer jusqu'au lieu où commencent les montagnes au milieu desquelles est située la ville de Jérusalem. Mais, arrivés en ce lieu, ils eurent à souffrir d'une grande disette d'eau. Instruits par leur guide sarrasin qu'il y avait des citernes et des sources d'eau vive dans le château (castellum, village) d'Emmaüs, à trois [variante: deux] milles au-delà, ils y envoyèrent un fort détachement d'écuyers, qui rapportèrent non seulement de l'eau en abondance, mais en outre beaucoup de fourrage pour les chevaux. Ils virent en ce lieu et dans cette même nuit une éclipse de lune, qui était la quinzième ; cet astre perdit complètement son éclat et se teignit en couleur de sang jusqu'au milieu de la nuit : tous ceux qui le virent en eussent éprouvé une grande frayeur, si quelques hommes versés dans la connaissance des astres ne leur eussent dit, pour les consoler, que ce prodige n'était point de mauvais augure pour les Chrétiens, et que cet obscurcissement de la lune, ce changement en couleur de sang, indiquaient sans aucun doute la destruction des Sarrasins. Ils assuraient en même temps qu'une éclipse de soleil serait un prodige dangereux pour les pèlerins.

Tandis que l'armée entière des Chrétiens était campée dans ces lieux, auprès des montagnes de Jérusalem, et au moment où le jour commençait à tomber, on annonça au duc Godefroi une députation des habitants chrétiens de la ville de Bethléem, et principalement des fidèles que les Turcs avaient chassés de Jérusalem, en les accablant de menaces, en les accusant de trahison, à l'occasion de l'arrivée des pèlerins dans ce pays. Ils venaient demander, au nom du Seigneur Jésus-Christ, que l'armée poursuivît sa marche sans aucun retard, afin de leur porter secours... Le duc, ayant accueilli leurs supplications, et informé par eux des périls de ses frères, choisit dans le camp et dans ses troupes environ cent chevaliers cuirassés, qu'il envoya aussitôt en avant, pour aller porter secours aux malheureux fidèles du Christ rassemblés à Bethléem. Ceux-ci montant sur-le-champ à cheval, pour se conformer aux ordres du duc, marchèrent rapidement toute la nuit, franchirent un espace de six milles, et arrivèrent à Bethléem vers le point du jour…

A peine les chevaliers chrétiens avaient-ils quitté le camp, que la renommée informa tous les chefs de l'armée de la députation que le duc venait de recevoir de Bethléem. Aussi l’on n'était pas encore arrivé au milieu de la nuit, que déjà tous les Chrétiens, grands et petits, avaient levé le camp et s'étaient mis en route dans un chemin étroit, à travers les gorges et les défilés des collines... Tous, petits et grands, se hâtaient, poussés par le même désir d'arriver promptement à Jérusalem... (Albert d’Aix, Histoire des croisades, Livre V, ch. 43-45, écrit entre 1125 et 1150, traduit par M. Guizot dans : Collections des mémoires relatifs à l’histoire de France, Paris, 1824, t. 1, p. 313-315).

Selon Albert d’Aix, les croisés se sont arrêtés pour la nuit « au lieu où commencent les montagnes » de Jérusalem, c’est-à-dire près d’Emmaüs de la vallée d’Ayalon. La distance de « six milles » qui séparait, selon le chroniqueur, le camp des Croisés de Bethléem, correspond également à l’emplacement d’Emmaüs-Nicopolis, à condition qu’il s’agisse ici du mille germanique, qui équivaut environ 7 km. Le village d’Emmaüs, mentionné par Albert à la distance de 3 milles du camp, peut correspondre en ce cas-là à Abou-Gosh.


Guillaume, archevêque de Tyr, ne vécut pas la Première Croisade, cependant il naquit et grandit à Jérusalem au début du XIIe siècle, et sa chronique Historia rerum in partibus transmarinis gestarum (écrite en 1170-1184) est une des plus importantes sources d’information sur la période en question. La chronique de Guillaume se fonde sur de sources historiques antérieures, entre autres celles qui ne nous sont pas parvenues. Voilà la description de la halte à Emmaüs faite par Guillaume de Tyr :

Après avoir passé trois jours à Ramla, les princes y laissèrent quelques hommes pour garder la partie de la ville la mieux fortifiée, et la défendre contre toute tentative des ennemis, et se remirent ensuite en marche. Ils prirent avec eux de bons guides qui connaissaient bien le pays, et arrivèrent à Nicopolis ville située dans la Palestine. Elle n'était encore qu'un village au temps où furent écrits les livres des saints Évangiles, dans lesquels elle est désignée sous le nom d'Emmaüs; le bienheureux Luc, l'évangéliste dit qu'elle est à soixante stades de Jérusalem. Sozomène en parle en ces termes dans le sixième livre de son Historia tripartita: « Après la destruction de Jérusalem et la soumission de la Judée, les Romains donnèrent à Emmaüs le nom de Nicopolis en commémoration de leur victoire. En avant de cette ville et sur le carrefour où l'on sait que le Christ se promena avec Cléophas, après sa résurrection, comme pour se rendre en un autre lieu est une fontaine salutaire qui guérit les maladies des hommes et dissipe également celles des autres espèces d'animaux. Pour expliquer ce phénomène, les traditions rapportent que le Christ, sortant d'un chemin voisin, arriva vers cette fontaine, accompagné de ses disciples et qu'il s'y lava les pieds; depuis ce moment, cette eau acquit une vertu spécifique pour guérir toutes sortes de maux.»

Les Chrétiens passèrent tranquillement la nuit dans la ville d'Emmaüs, et y trouvèrent en abondance de bonnes eaux et toutes les choses nécessaires à la vie. Vers le milieu de cette même nuit une députation des fidèles qui habitaient à Bethléem vint se présenter devant le duc Godefroi, et le supplia avec les plus vives instances d'envoyer dans cette ville un détachement de ses troupes. Elle dit que les ennemis accouraient en foule de tous les bourgs et les lieux voisins, et qu'ils se rendaient en toute hâte à Jérusalem, tant pour s'employer à la défense de la place que pour pourvoir eux-mêmes à leur sûreté. Les députés annoncèrent que leurs concitoyens craignaient aussi que leurs persécuteurs ne vinssent de leur côté et ne détruisissent l'église, qu'ils avaient déjà rachetée si souvent, en payant des sommes considérables. Le duc accueillit avec une tendre piété la demande de ces fidèles et leur témoigna une bienveillance toute fraternelle il choisit dans sa troupe cent cavaliers bien armés, et leur ordonna de se rendre à Bethléem pour y porter secours à leurs frères...

Pendant ce temps ceux qui étaient demeurés à l'armée s'animaient de plus en plus du désir d'avancer vers le but de leur voyage. Comme ils se savaient tout près des lieux vénérables pour l'amour desquels ils avaient supporté tant de fatigues et bravé tant de périls depuis près de trois années, il leur fut impossible de dormir pendant toute cette nuit. Leurs vœux les plus ardents appelaient l'aurore qui leur ferait voir le terme fortuné de leur pèlerinage et leur pourrait faire espérer de toucher enfin à l'accomplissement de leurs vœux. Il leur semblait que la nuit se prolongeait au-delà de son cours ordinaire et qu'elle usurpait injustement sur le jour trop tardif à paraître. Dans l'ardeur qui les animait, tout délai leur paraissait dangereux à la fois et plein d'horreur, et l'on voyait en ce moment se vérifier ce proverbe que rien ne va assez vite au gré d'un cœur qui désire et que tout retard accroît la vivacité de ses vœux.

Dès qu'on eut appris dans le camp que des députés de Bethléem avaient été introduits auprès du duc de Lorraine, et qu'il venait de les renvoyer avec des hommes de sa troupe pour aller porter secours à cette ville, les gens du peuple sans attendre la permission de s'avancer, sans se donner le temps de voir paraître le jour qui eût pu favoriser leur marche, se lèvent au milieu même de la nuit, s'encouragent les uns les autres se plaignent des retards qu'on leur impose et se mettent en route, en dépit des ordres des princes. (Guillaume de Tyr, Histoire des faits et gestes dans les régions d’outre-mer, livre VII, ch. 24-25, traduit par M. Guizot: Collections des mémoires relatifs à l’histoire de France, Paris, 1824, t. 1, p.p. 398-401)

Guillaume de Tyr mentionne Emmaüs dans sa chronique une seconde fois en décrivant la Terre Sainte :

On sait que Jérusalem, la cité sainte et agréable à Dieu, est située au milieu de montagnes très élevées. Les traditions antiques nous apprennent qu'elle était dans le pays de la tribu de Benjamin. Elle était bornée à l'occident par la tribu de Siméon, le pays des Philistins et la mer Méditerranée. Celle-ci, au point où elle en est le plus rapprochée, près de l'antique bourg de Joppé, se trouve encore à vingt-quatre milles de distance, et l'on rencontre, entre la ville et la mer, le château d'Emmaüs, qui plus tard fut appelé Nicopolis, ainsi que je l'ai déjà dit, et où le Seigneur apparut à deux de ses disciples, après sa résurrection. On y trouve encore Modîn heureuse forteresse des Maccabées; Nobé, bourg sacerdotal, où David et ses enfants travaillés de la faim mangèrent les pains sanctifiés que leur donna le grand-prêtre Achimelech; Diospolis ou Lydda, ou Pierre rendit la santé au paralytique Enée, qui depuis huit ans était couché sur un grabat; enfin Joppé, où le même Pierre ressuscita l'une de ses disciples, nommée Tabitha... (Guillaume de Tyr, Histoire des faits et gestes dans les régions d’outre-mer, livre VIII, ch. 1, op. cit., p. 404).

Il est évident, qu’en parlant d’Emmaüs, Guillaume s’appuie sur les auteurs byzantins antérieurs, qui identifiaient Emmaüs avec la ville de Nicopolis dans la vallée d’Ayalon (voir supra, Période byzantine). Il mentionne Emmaüs parmi d’autres localités de la plaine côtière (Shéphéla) : Modi’in, Nobé (Beït-Nouba, aujourd’hui Mévo-Horon), Lod, Jaffa. Nous pouvons donc affirmer, que selon Guillaume de Tyr, la halte des croisés eu lieu à Emmaüs-Nicopolis dans la vallée d’Ayalon.



Emmaüs-Nicopolis sur la carte de la Terre Sainte du XIIe s.,

qui se fonde sur les descriptions d'Eusèbe de Césarée et de S. Jérome

(British Library, London)


Les croisés trouvèrent, probablement, la basilique byzantine d’Emmaüs-Nicopolis déjà détruite. L’higoumène russe Daniel visita Emmaüs en 1106 et témoigne de son état en décombres :

De Rama en se dirigeant vers l'ouest, on compte quatre verstes jusqu'à Emmaüs, où, le troisième jour après sa résurrection, le Christ apparut à Luc et à Cléophas qui, de Jérusalem, s'en allaient dans le bourg; et ils le reconnurent quand il eut rompu le pain. C'était un grand bourg, et une église y fut bâtie; mais, maintenant, tout est détruit par les mécréants, et le bourg d'Emmaüs est désert. Il est situé derrière une montagne à droite, non loin du chemin qui mène de Jérusalem à Joppé. D'Emmaüs à Lydda il y a quatre verstes à travers la plaine; c'était jadis une grande ville, celle qu'on appelait Lydda; elle se nomme aujourd'hui Rambilieh…  (Vie et pèlerinage de Daniel, hégoumène russe, ch. 62-63, traduit par B. de Khitrowo, Itinéraires russes en Orient, t. I, 1 ; Genève, 1889, p. 52).


Les distances entre Emmaüs et d’autres endroits de la Terre Sainte, rapportés par les pèlerins du Moyen Age, sont souvent inexacts et difficiles à interpréter. L’higoumène Daniel situe Emmaüs à mi-chemin entre Rama (Nabi Samwil) et Lydda (Lod), ce qui correspond à l’emplacement d’Emmaüs-Nicopolis. Le nombre des verstes (4 verstes ou 4.2 km) rapporté par Daniel est certainement erroné.



Au début du royaume croisé en Terre sainte, le roi Baudouin Ier de Jérusalem bâtit une forteresse dans la région d’Emmaüs (Castellum Arnaldi, Chastel Arnoul, Château Hernault) qui contrôlait l’accès de Jérusalem par la route du Nord (aujourd’hui Tel Ayalon, au Parc Canada).  Cette forteresse fut détruite par l’armée Fatimide en 1106 (voir : Albert d’Aix, op. cit., Livre X, 10-14) et reconstruite par Guermond, le patriarche de Jérusalem, en 1132-1133 (voir : Guillaume de Tyr, op. cit., livre XIV, ch. 8)). (Voir : Adrian J. Boas, Archaeology of the Military Orders, London-NY, 2006, p. 113-114, 233).






Castellum Arnaldi, aujourd'hui - Tel Ayalon au parc Canada près d'Emmaüs, (source: Wikimedia Commons, auteur: Bukvoed)



Autour de l’an 1140 une forteresse fut bâtie à un kilomètre au sud d’Emmaüs par un compte espagnol, Rodrigo Gonzalez de Lara, et fut confiée par lui à la garde des Templiers. Cette forteresse qui allait jouer un rôle important dans l’histoire, reçut le nom du Toron des Chevaliers (Toron Militum), aujourd’hui « Latroun ».

En Octobre 1175 de l'ère espagnole... comte Rodrigo González remarqua que l'attitude du roi envers lui était devenue quelque peu négative. Par conséquent, il rendit Tolède à Alfonso avec d'autres villes qu'il tenait. Le roi les accepta et aussitôt les donna à Rodrigo Fernández, qu'il établit le nouveau gouverneur de Tolède ... Après avoir embrassé la main du roi en signe d'adieu et ayant pris congé de ses camarades, comte González  partit au loin à Jérusalem, et là combattit de nombreuses batailles contre les infidèles. Il construisit également un très fort château face à Ascalon. Celui-ci fut appelé le château de Toron. Le comte le renforça par des chevaliers et des fantassins, ainsi que des provisions, et le donna aux Templiers. Puis il traversa l'Adriatique et finalement revint en Espagne. (Chronique de l'Empereur Alphonse, Livre 1, 47-48, écrit au milieu du XIIe s., évènements des années 1137-1141, traduit à partir de: «The Chronicle of Alfonso the Emperor», Glenn Edward Lipskey, Northwestern University dissertation, 1972, publié sur le web ).


On peut supposer que l’église d’Emmaüs fut reconstruite parallèlement à la construction du Toron des Chevaliers. L’église, adossée au  chevet  de la basilique byzantine, fut bâtie en style roman, typique de l’époque. Nous ne savons pas, dans quel but cette église fut construite, si elle desservait une paroisse, un monastère ou était un  lieu de pèlerinage. Le caractère insuffisamment scientifique des fouilles menées à la fin du XIXe siècle autour de l’église fit malheureusement disparaitre les informations que nous aurions pu tirer de l’archéologie à son sujet (voir : D. Pringle, op. cit., t. 1, p. 59). Uniquement deux murs à moitié rasés adossés à l’abside centrale byzantine sont parvenus jusqu’à nos jours. Le toit de l’église s’écroula, on suppose, en 1834 pendant la répression de la révolte arabe en Palestine par l’armée égyptienne (voir : Vincent, Abel, op. cit., p. 381).


 Les vestiges d’un chancel croisé sont encore visibles à l’intérieur de l’église sur les photos du début du XXe s.. Ce chancel disparait totalement pendant la Première Guerre Mondiale, détruit, selon toute vraisemblance, par des soldats turcs campant dans les ruines. 












Une dalle de marbre bleu qui servait de linteau ou de retable dans l'église des Croisés à Emmaüs-Nicopolis, porte un image de l'Agneau de Dieu et l'inscription latine: «…S LIBRAT QWI SIDERA PALMO CMPOHET», citation du livre d'Isaïe 40,12: "Qui a mesuré les eaux dans le creux de sa main, pris les dimensions des cieux avec la paume"  (collection de l'Abbaye de Latroun, voir: F.-M. Abel, „Retable médiéval d’Amwas avec inscription“, „Vivre et penser“, 1941)









La forteresse de Latroun ne fit jamais encore l’objet d’une recherche archéologique exhaustive.  Nous savons pourtant, qu’elle contenait une église, qui est mentionnée par des pèlerins jusqu'au 16-17 s.s.

Dans l’esprit des Templiers, Latroun semble avoir été lié aux Maccabées et identifié comme Modi’in. Dans une des chroniques médiévales le Toron des Chevaliers est appelé Turemod ou Turemund, c’est-à-dire, « Toron de Modi’in » (voir : Denys Pringle, op. cit., t. 2, pp. 5-6, Vincent, Abel, op. cit., p. 372-374).

Les récits des pèlerins chrétiens du Moyen-Age mentionnent les tombes des Maccabées dans la région d’Emmaüs-Latroun, voir: la période Mamelouk). Cette tradition subsista jusqu’au XIXe s. (voir infra, la période Ottomane).





Chapiteau provenant de la forteresse de Latroun

(époque des Croisades),

se trouve à Istanbul










Identification d’Emmaüs à Abou-Gosh

 

A partir de la seconde moitié du XIIe s. les récits des pèlerins chrétiens venus de l'Occident situent Emmaüs dans la région de l'actuel village d'Abou-Gosh. Le texte le plus ancien connu qui témoigne de cette identification est celui de Belard d'Ascoli:

 

Le village d'Emmaüs [Castellum Emmaus] se trouve à la distance d'un grand mille de la maison [de Zacharie, ou Eïn-Karem], et à la même distance de Jérusalem ... Dans ce village en effet, au lieu sur lequel le Christ est apparu aux deux disciples, il y a maintenant une église. (Belard d'Ascoli, Pèlerinage à Jérusalem, écrit entre 1112 et 1165, voir: Ronny Ellenblum, Frankish Rural Settlement in the Latin Kingdom of Jerusalem, Cambridge, 1998, p. 113, Wilkinson, Hill,  Ryan,  Jerusalem pilgrimage 1099-1185, London, 1988, p. 231).

 

Détail d'une carte de la Terre Sainte (première moitié du XIIIème siècle, se trouve à Corpus Christi College, Oxford). 
Emmaüs est indiqué au sud de la tombe du prophète Samuel, dans la région d'Abou Ghosh ou de Motza


Le décalage d’Emmaüs-Nicopolis vers Abou-Gosh eut lieu pour des raisons pratiques : le pèlerinage à Abou-Gosh à partir de Jérusalem était plus facile et moins risqué. En plus, sa position correspondait à la distance de 60 stades, mentionnée par beaucoup de manuscrits de l’évangile de Luc. (voir:  Vincent, Abel, op. cit., pp. 386-387, Carsten Thiede, The Emmaus Mystery, London-NY 2005, pp. 62-63)

 

Les pèlerins arrivaient à Emmaüs-Abou Gosh à partir de Jérusalem en passant par Eïn-Karem :

  De là, on passe à (l’église de) Saint-Jean, ou à l'endroit que l'on appelle «dans les forêts» (Eïn-Karem), où son père, Zacharie, et sa mère, Elizabeth, vécurent, et où saint Jean lui-même naquit, là même où vint sainte Marie, après avoir reçu la salutation de l'ange à Nazareth, et salua sainte Elizabeth. Près de cet endroit sont les montagnes de Modîn, où habitait Mattathias avec ses fils quand Antiochus prit d’assaut la ville et les enfants d'Israël. Ces montagnes sont appelées par les modernes Belmont (Tsouva). Près de ces montagnes est le village d'Emmaüs, que les modernes appellent Fontenoid, où le Seigneur apparut à deux de ses disciples, le jour même de sa résurrection. Non loin de là sont les montagnes d'Ephraïm, qu’on appelle Sofim...(Moine allemand Théodoric, Libellus de Locis Sanctis, écrit autour de l’an 1172, traduit à partir de: Wilkinson, Hill,  Ryan, op. cit., London, 1988, p. 57). Ce texte nous montre qu’Emmaüs fut transféré dans la région de l’actuel Abou Gosh ensemble avec Modi’in. Dans la mémoire des croisés persistait donc le lien entre Emmaüs et l’histoire des Maccabées.

 

Le nom romano-byzantin d’Emmaüs – Nicopolis – fut également transféré à Abou Gosh:

Le même jour, quand il était vers le soir, le Christ apparut aux deux disciples, en se cachant sous l'apparence d'un voyageur. Ils se plaignaient de sa mort en marchant sur la route à Nicopolis, qui est Emmaüs, une ville six miles à l'ouest de Jérusalem. Ils le reçurent comme un hôte, et le reconnurent à la fraction du pain, mais il disparut immédiatement. (Pèlerin allemand Johannes de Wurtzbourg, Description de la Terre Sainte, écrit autour de l’an 1170, traduit à partir de: Wilkinson, Hill,  Ryan, op. cit., p. 260).

A 4 lieues (environ 15 km) de Jérusalem vers l’Ouest se trouve Emmaüs, où le Seigneur qui marchait avec deux disciples sous l’aspect d’un pèlerin, fut reconnu à la fraction du pain. Ce (lieu) s’appelle aujourd’hui Nicopolis.  (Burchard de Mont Sion, Description de la Terre Sainte, écrit en 1283, traduit à partir de: Peregrinatores Medii Aevi Quatuor, J. C. M. Laurent, ed., Lipsiae, 1864, p. 77).

 

La tradition byzantine de la source d’eau à Emmaüs fut également transférée à Abou-Gosh :

A III  liues de Iherusalem, devers solel coucant, a une fontaine c'on apele le Fontaine d'Emaüs . Là foloit avoir I castiel; dont il avint, si comme l'Evangille tesmoigne, que Nostre Sires ala aveuc II de ses desiples, quant il fu resuscités, dusque à cel castiel, & s'asisent à cele fontaine pour mangier, si qu'il ne le connurent mie, desci qu'il brisa le pain. Adont si s'esvanni d'aus. Et d'illeuc, retornérent en Iherusalem as apostres, pour faire savoir à aus comment il avoient à lui parlé. (Description française de la Terre Sainte La citez de Jerusalem, écrit autour de l’an 1187, publié dans: Itinéraires à Jérusalem, descriptions de la Terre Sainte , Henri Michelant et Gaston Raynaud, ed., Genève, 1882, p. 47-48).

 

Il faut remarquer que l’église croisée se trouve à Abou-Gosh au-dessus d’une source, ce qui a permis à l’époque moderne d’identifier Emmaüs des croisés à cet endroit-là. Cette église fut construite autour de 1140 ou un peu plus tôt (voir  D. Pringle, op. cit., t. 1, p. 16).

 

A partir de 1141 « la terre d’Emmaüs » est passée dans les mains des Hospitaliers, comme en témoigne le Cartulaire du chapitre du Saint-Sépulcre de Jérusalem:

 Moi, Guillaume, par l’abondance de la bonté divine le patriarche des Jérusalémites et de la ville sainte, ai estimé nécessaire de noter sur le papier le traité ou accord amical que les frères de L’Hôpital ont conclu avec Robert du casal de Saint Gilles et son épouse, avec l’accord de Rohard le vicomte et de son épouse Gille en ayant l’assentiment et l’encouragement du Seigneur le roi Foulque et de la reine Mélisende, comme il a été décidé et effectué en ma présence à Jérusalem et a Néapolis, selon les détails qui suivent.

Le susdit Robert en union avec son épouse a donné à l’église Saint Jean Baptiste de l’Hôpital et à Raymond, le maître de cette maison, ainsi qu’à tous les autres frères de cet Hôpital présents et futurs, la terre d’Emmaüs avec ses casaux et dépendances, ceux qu’il possédait ou devait posséder du fief de Rohard et de son épouse. Par ce traité les susdits frères de l’Hôpital verseront à lui et à ses héritiers annuellement à Paque le cens  de 250 besants… La terre cependant et tout ce qui s’y trouve, sera à l’Hôpital à perpétuité, excepté si les frères de l’Hôpital manquent gravement au susdit traité…

(Cartulaire du chapitre du Saint-Sépulcre de Jérusalem, 1141 г., traduit à partir de : Delaville le Roulx, ed., Cartulaire de l'ordre des Hospitaliers , 113-114, Paris 1894- 1906, (voir aussi: Vincent et Abel , op. cit., Paris 1932, pp. 423-424, Geneviève Bresc-Bautier, Cartulaire du chapitre du Saint-Sépulcre de Jérusalem, Paris 1984, p. 226). La plupart des chercheurs sont d’avis qu’il s’agit ici des terres de la région d’Abou-Gosh. Voir: Ronny Ellenblum, op.cit., p. 109-118, D. Pringle, op. cit., t. 4, p. 249. D’autres cependant situent « la terre d’Emmaüs » mentionnée ici, dans la vallée d’Ayalon, à Emmaüs-Nicopolis, voir : M. Benvenisti, « The Crusaders in the Holy Land », Jerusalem, 1970, p.  349

Les chercheurs ne sont pas unanimes sur la question de l’identification d’Abou-Gosh en tant qu’Emmaüs des croisés  (Voir: Michael Ehrlich, The Identification of Emmaus with Abu Gosh in the Crusader Period Reconsidered, ZDPV 112 (1996) 2). Quelques indices permettent de supposer que les croisés situaient Emmaüs près de l’actuelle Motsa.




Le rabbin Benjamin de Tudèle visita la région d'Emmaüs-Nicopolis  autour de l'an 1170, il est le premier parmi les voyageurs médiévaux à mentionner la forteresse de Latroun (Toron de los Caballeros), élevée quelques trente ans auparavant:

…De là cinq parasanges jusqu'à Beit Jaberim, l'ancienne Marésha, où il n'y a que trois habitants juifs. Et de là cinq parasanges jusqu'à Toron de los Caballeros, qui est Shounem, et il y a là autour de trois cent juifs. Et de là trois parasanges à Saint-Samuel de Shilo, qui est Shilo, à la distance de deux parasanges de Jérusalem… (Voyages de Benjamin de Tudèle (Seconde moitié du XIIème siècle, traduit à partir de l’édition : I. D. Eisenstein, אוצר מסעות, A Compendium of Jewish Travels , NY, 1926, p. 28). Des ouvriers juifs auraient pu être présents dans la forteresse des Templiers, même si leur nombre (300 personnes) serait, peut-être, exagéré ou viendrait d’une erreur de copiste. L’identification de Latroun en tant que Shounem biblique est difficile à expliquer et se rencontre uniquement chez Benjamin de Tudèle.

 

En 1185 le pèlerin grec Jean Phocas visite Emmaüs-Nicopolis :  

A la distance de 6 milles environ de la Ville sainte de Jérusalem, se trouve la ville d’Armathem (Nébi Samwil), où le grand prophète Samuel est né; et au-delà d’elle, à la distance d’encore environ 7 milles ou un peu plus, se trouve la grande ville d’Emmaüs, située sur une colline qui s’élève au milieu d’une vallée. Ainsi à 24 milles environ s’étend le pays de Rampléa (Ramla), et une énorme église du grand et saint martyr George... (PG, CXXXIII, 960)


Selon Jean Phocas, Emmaüs était à l’époque « une grande ville ». On peut supposer qu’une colonie agricole croisée se trouvait sur place. Une telle colonie n’aurait pas pu survivre à la conquête du Royaume de Jérusalem par Saladin, le sultan de l’Egypte et de la Syrie en l’an 1187 (voir D. Pringle, op. cit., t. 1, p. 53). Cette année fut marquée par la victoire de Saladin sur l’armée croisée près de Hattin, qui entraina, entre autre, la capture du Grand Maître des Templiers,  Gérard de Ridefort, par les sarrasins. La même année, Saladin occupa Jérusalem et la plupart des villes de la Palestine. La forteresse de Latroun fut abandonnée à Saladin par les Templiers en 1188 en échange de la libération de leur Grand Maître.

A partir de 1189 de nouvelles forces des croisés arrivent en Terre Sainte pour lutter contre Saladin (Troisième Croisade). En reculant devant les croisés, Saladin détruit les murailles de quelques forteresses, entre autres, celles du Toron des Chevaliers (le 2 décembre 1191). Le roi d’Angleterre Richard Cœur de Lion avance vers Jérusalem et le 22 décembre 1191 arrive à Latroun, où il passe la fête du Noël. En juin 1192, le roi se remet en marche vers Jérusalem. Son armée passe à Latroun, à Castellum Arnaldi (Château Arnaud, aujourd’hui Tel Ayalon) et à Béténoble (Bétonople, Beït-Nouba, aujourd’hui Mévo-Horon).

 

Dans ce contexte nous trouvons de nouvelles mentions d’Emmaüs :

Le roi (Richard) avec toute son armée s’étant rendu au château d’Ernald et à Betonople près d’Emmaüs, voici que des Bédouins, fidèles au roi, annoncèrent qu’une très grande troupe se dirigeait de la Babylonie vers Jérusalem… (Raoul (Ralph) de Coggeshall, Chronicon Anglicanum, chronique écrite au début du XIIIe s., évènements de  1192, traduit à partir de : Rerum britannicarum Medii Aevi scriptores, Joseph Stevenson, ed., London, 1875, p. 37-38)

 Le troisième jour, soit le 9 Juin, l'armée arriva sans obstacle ou malheur à Toron des Chevaliers. Cette nuit-là, nos hommes capturèrent quatorze Parthes qui étaient descendus des montagnes pour piller. Le lendemain, après le dîner, l'armée avança, le roi avec ses propres soldats en tête, aussi loin que le château Arnaud, où il ordonna de dresser sa tente sur le côté droit, le plus haut de la forteresse. Le lendemain, à l'arrivée des Français, toute l'armée partit pour Béténoble, où ils restèrent un certain temps dans l'attente du comte Henri, que le roi Richard avait envoyé à Acre pour chercher les gens qui y vivaient dans l'oisiveté ... Au lendemain du Saint-Barnabé, qui était vendredi, le roi fut informé par un espion que des Turcs s’embusquaient contre des voyageurs dans les montagnes, et au plus tôt à l'aube il se mit en quête d'eux, vint à la fontaine d'Emmaüs, les prit au dépourvu, en tua vingt, mit les autres en fuite, et captura le héraut de Saladin, qui avait l’habitude de proclamer ses édits. (Chronique anglaise Itinerarium Regis Ricardi , écrite au début du XIIIe s., livre 5, ch. 49, évènements du juin 1192, traduit à partir de l’édition : Richard of Holy Trinity, Itinerary of Richard I and others to the Holy Land (formerly ascribed to Geoffrey de Vinsauf), translated by A Classical Scholar, In parentheses Publications, Cambridge, Ontario 2001, p.241, publié sur l’internet). Selon D. Pringle, l’Emmaüs, mentionné dans ce texte, est Abou-Gosh. Voir : D. Pringle, op. cit., t.1, p. 8. Pringle est d’avis qu’Amwas (Emmaüs-Nicopolis) fut abandonné par ses habitants dès 1187 et ne fut pas mentionné dans les chroniques de la Troisième Croisade. (voir : D. Pringle, op. cit., t. 1, p. 53).

Finalement, le roi Richard abandonne l’idée d’assiéger Jérusalem et part pour Acre, en planifiant de prendre Beyrouth.  Saladin occupe Latroun et y reste jusqu’en octobre 1192. En août-septembre 1192, après avoir combattu encore une fois autour de Jaffa, Richard et Saladin concluent un accord de paix, aux termes duquel les croisés gardent la bande côtière entre St. Jean d’Acre et Tyr. Les musulmans gardent la majeure partie de la Terre Sainte. En 1193 le fils de Saladin, al-Afdal, nomme un émir pour gouverner Latroun, ce qui souligne l’importance de ce lieu, se trouvant sur la route entre Jaffa et Jérusalem.  (voir : Béha ed-Din, op. cit., p. 182).


Vers la fin du XIIe s. Emmaüs acquiert une nouvelle signification religieuse pour les musulmans : le voyageur perse al-Harawi, qui jouissait de la protection de Saladin, est le premier à mentionner des nombreuses tombes de compagnons de Mahomet, victimes de la peste de 640 ap. J.-C., que l’on rencontre à Emmaüs:

Amwas. On voit, en ce lieu, les tombeaux d’un grand nombre de compagnons du Prophète et de Tabi’ qui y moururent de la peste. On cite parmi eux Abder Rahman ibn Mouadh ben Djebel et ses enfants, Harith, fils de Hicham, Souhaïl, fils de Amr et bien d’autres dont le lieu de sépulture n’est pas exactement connu. (Aboul Hasan Ali ibn abi Bakr al-Harawi,   Indications sur les lieux de pèlerinage  ( fin du XIIe – début du XIIIe s.), « Archives de l’Orient latin », tome 1, Paris 1881, p.609). Au sujet de ces tombes voir : Première période arabe.

 


L'édifice des bains romano-byzantin à Emmaüs, qui fut utilisé par les Croisés comme un entrepôt. 
Vénéré par les musulmans comme le tombeau d'Abu Ubaida, un compagnon de Mahomet

Au long du XIIIe siècle la forteresse de Latroun continue de servir de base pour les musulmans dans leur lutte contre les Croisés. Vers la fin du XIIIe siècle, les nouveaux maîtres d’Egypte, les mamelouks, réussissent à définitivement expulser les croisés de la Terre Sainte. La tradition d’Emmaüs à Abou-Gosh commence à disparaître pour laisser la place à un nouveau Emmaüs, dans le village de Parva Mahoméria (aujourd’hui, Qoubeïbé) sur la route menant à Jérusalem par le Nord.

Abou-Gosh tombe dans l’oubli jusqu’au début du XVIe s., époque où des pèlerins chrétiens commencent à le mentionner en tant qu’Anatot, le village du prophète Jérémie (D. Pringle, op. cit., t. 1, p. 8).

Les routes entre Jaffa et Jérusalem durant la période des Croisades (carte Palestine des Croisades composée par F.-J. Salmon, publiée en 1924 à Jaffa).

 Sur cette carte Emmaüs-Nicopolis est indiqué comme Imwas, Abu Gosh comme la fontaine d'Emmaüs, Fontenoid, et Qoubeïbé - comme La petite Mahomerie



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