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Question 2

Pourquoi est-il écrit dans l’Evangile de Luc que le village d'Emmaüs est «éloigné de Jérusalem d'environ soixante stades» (soit douze km), tandis qu’Emmaüs-Nicopolis se trouve à cent soixante stades (environ trente km) de cette ville?

Nombre d'anciens manuscrits de l'Evangile de Luc de grande qualité contiennent le chifre de cent soixante stades (trente km) entre Jérusalem et Emmaüs. Parmis eux se trouvent les manuscrits onciaux (écrits en majuscules) א (Codex Sinaïticus), Θ, Ν, Κ, Π, 079, 0211 ainsi que les manuscrits  158, 175, 223, 237, 420, écrits en minuscules. Le même chifre de cent soixante stades apparaît aussi dans la version latine de l'Evangile ( dans quelques manuscrits de la Vetus Latina et dans les meilleurs manuscrits de la Vulgate), ainsi que dans les versions araméenne (Evangéliaire Palestinien) et arménienne. (voir: M.-J. Lagrange, "Evangile selon saint Luc", Paris, 1921, p. 617)

 

Codex Sinaïticus, Evangile de Luc, ch. 23-24 

 

La plupart des anciens manuscrits de l'Evangile de Luc qui nous sont parvenus, contiennent la distance de soixante stades (douze km) entre Jérusalem et Emmaüs, et c'est pourquoi cette version se trouve dans la majeure partie des Bibles imprimées aujourd'hui. (Dans certaines éditions les mots «soixante stades» sont remplacés par «deux heures de marche à partir de Jérusalem»). Cependant, on ne peut pas trancher la question de l'authenticité d'une version uniquement sur la base du nombre des manuscrits qui la contiennent.

 

 L'un des principes de la critique textuelle est d'accepter comme authentique la version la plus difficile à comprendre. Dans notre cas, nous pouvons supposer que les copistes ont éliminé le mot «cent» afin de rendre l'histoire plus probable: Cléophas et son compagnon sont arrivés à pied de Jérusalem à Emmaüs, et après avoir reconnu Jésus à la fraction de pain, ils rentrent à Jérusalem. Il est plus facile à supposer qu'ils ont fait vingt-quatre km plutôt que soixante km en une seule journée, tenant compte du fait qu'au retour ils ont dû marcher en amont. Bien que Luc lui-même ne dise pas que les deux disciples sont arrivés à Jérusalem le soir même, c'est en comparant son récit avec celui de l'Evangile de Jean (20,19-23), que les lecteurs anciens déduisaient que Cléophas et son compagnon ont rejoint le groupe des apôtres le soir du même jour, avant la première apparition de Jésus à tout le groupe. En réduisant la distance à soixante stades, le copistes voulaient donc créer une plus grande correspondance entre les deux Evangiles.

 

  

A l'appui de cette hypothèse on peut citer le fait que dans cinq des manuscrits cités plus haut, contenant la version de cent soixante stades, le mot «cent» a été raturé par les lecteurs. On peut en dire autant des manuscrits de la Vulgate, la version latine de la Bible, rédigée par S. Jérôme au IVe-Ve siècles. A partir des oeuvres de S. Jérôme lui-même nous savons qu'à l'instar des autres auteurs patristiques, celui-ci considérait Emmaüs-Nicopolis comme l'Emmaüs de l'Evangile de Luc (voir: période Byzantine). Nous pouvons donc être sûrs que c'est la variante de 160 stades qui se trouvait dans l'original de sa traduction de l'Evangile, ce qui apparaît dans les meilleurs manuscrits de la Vulgate: F, O *, Y, EP, G. Or, par l'effort des copistes, la plupart des manuscrits de la Vulgate qui nous sont parvenus, portent la variante de soixante stades.

 

 

S. Jérôme

 



Au long de l'histoire, dans aucune oeuvre littéraire indépendante de l'Evangile de Luc, ne se trouve la mention d'un endroit nommé Emmaüs situé à soixante stades de Jérusalem. Par contre, il y a d'abondants témoignages d'Emmaüs située dans la vallée d'Ayalon, à cent soixante stades  de Jérusalem, témoignages écrits, onomastiques ou archéologiques.

Cependant, à cause de l'ancienneté et l'abondance des manuscrits qui portent la version de soixante stades, on pense souvent que la version originale de l'Evangile de Luc doit être celle de soixante stades, alors que celle de cent soixante stades  ne serait que le résultat d'une correction ultérieure, effectuée pour accorder le texte avec la tradition chrétienne locale, qui situait Emmaüs évangélique dans la vallée d'Ayalon. Même si cela était vrai, il n'y a pas de raison de supposer qu'un village appelé Emmaüs existait réellement à l'époque de Jésus à soixante stades  de Jérusalem.  Par exemple, tous les manuscrits connus du 2e Livre des Macchabées (12, 9) indiquent fautivement une distance de deux cent quarante stades (environ  quarante-huit kilomètres) entre Jérusalem et le port de Yavné, et pourtant personne n'aurait l'idée de chercher ce port près de la ville de Ramleh...

L'histoire de l'apparition de Jésus à Emmaüs est la seule occurrence dans les écrits de saint Luc (son Evangile et les Actes des Apôtres) dans laquelle la distance entre deux endroits est indiquée en stades. Il est possible que Luc ait mentionné la distance de cent soixante stades pour mettre l'accent sur le zèle des deux disciples, qui se sont remis en route pour Jérusalem aussitôt après avoir reconnu Jésus à la fraction du pain, malgré la fatigue du voyage qu'il venait tout juste de faire. 

Luc indique également le nom du village où se rendent les deux disciples, et on peut penser que l'auteur de l'Evangile a une bonne raison de donner cette précision. Dans la tradition juive, le lieu d'Emmaüs est associé avec l'histoire héroïque de Josué (voir Période vétérotestamentaire), et avec celle non moins héroïque de Juda Macchabée (voir Période hasmonéenne). L'auteur sacré avait donc l'intention d'établir un parallèle entre la Résurrection de Jésus Christ et les victoires historiques d'Israël accomplies avec l'aide de Dieu.

Une autre raison de la mention d'Emmaüs de la vallée d'Ayalon dans l'Evangile pourrait être que cet épisode préparerait déjà l'annonce de la Bonne Nouvelle dans la région de la Shéphéla et en Samarie, telle qu’elle est racontée dans les Actes des Apôtres, aux chapitres 8 et 9. (Voir : Vincent & Abel, “Emmaüs”,  Paris,  1932, p. 307).


On peut dire en conclusion que la variante de soixante stades se trouve en opposition avec la tradition juive ancienne qui ne connait qu'un seul vilage du nom d'Emmaüs dans la région de Jérusalem (près de la vallée d'Ayalon, à trente km environ au Nord-Ouest de Jérusalem). Cette variante contredit également le témoignage des Pères de l'Eglise, Eusèbe de Césarée, S. Jérôme et autres auteurs de l'époque byzantine, qui ont identifié l'Emmaüs de l'Evangile avec Emmaüs-Nicopolis, elle contredit aussi l'ancienne tradition chrétienne de pèlerinage à Emmaüs-Nicopolis (voir: périodes Romaine et Byzantine).